LIBYE : L’autre sanctuaire de Daech ?

Depuis 2012, les troupes de l’État islamique se développent et s’organisent dans l’ancien pays de Mouammar Kadhafi. Ce « nouveau front », alimenté par l’arrivée massive de combattants étrangers, est miné par des divisions, mais représente une menace aux portes de l’Europe.

« On n’y comprend rien !»

C’est habituellement le résumé de la situation en Libye depuis la chute de Kadhafi. Katibas, tribus, affrontements des milices… Les animosités entre cités et les interminables négociations entre les deux Parlements rivaux, l’un à Tobrouk, l’autre à Tripoli, l’un légitime, l’autre prétendant l’être, ont fini par lasser. Jugé trop compliqué, le chaos libyen n’attirait plus qu’une attention mitigée de la part des médias. Jusqu’à cette véritable déferlante d’informations contradictoires au début de ce mois de décembre, avec en point d’orgue l’annonce de la création d’un « nouveau front de l’Etat islamique » aux portes de l’Europe. Une simple requête par mots clés sur Google actualités donne l’ampleur du sujet :

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A en juger par les titres de la presse internationale, la Libye serait devenue « le nouveau sanctuaire », « la base arrière », « le nouvel eldorado », « la nouvelle terre de conquête » de Daech. Des combattants par milliers arriveraient sur ses côtes et même l’émir suprême, Al-Baghdadi, y aurait trouvé refuge après avoir été blessé par un bombardement, selon l’agence de presse iranienne Fars. Une information citée abondamment par le Daily Mail, le Sun et autres journaux en quête de nouvelles à sensation. Ces allégations méritent cependant quelques explications.

Aussi menaçante qu’elle puisse sembler, la présence de Daech n’a rien d’une nouveauté en Libye. Pour mémoire, la première exécution publique par décapitation eut lieu dans un stade de foot à Derna, dans l’est de la Libye, où les lois de la charia s’appliquaient depuis 2012. Dûment filmée, la mise à mort avait été diffusée par les réseaux sociaux le 26 août 2014. Trois mois plus tard, le Département d’État américain s’alarmait de l’implantation de l’EI dans l’Est libyen, alors que la choura (le conseil) de Derna annonçait officiellement sa baya (« allégeance ») à l’émir Al-Baghdadi.

Pour preuve de son implantation, le groupe avait organisé quelques actions pilotes dans le pays, comme la prise d’otages sanglante le 27 janvier dans l’hôtel Corinthia de Tripoli, qui avait fait neuf morts, dont un Américain et un Français. Trois semaines plus tard, ceux qui se réclamaient désormais de la wilaya de Tarabulus, la subdivision occidentale de l’Isna envoyaient un message lourd de sens. Vingt et un coptes, chrétiens égyptiens, étaient décapités sur une plage « en face de l’Europe ». Une menace claire à l’adresse des Occidentaux et parfaitement conforme à la doctrine de l’EI : dès l’été 2014 celui-ci n’avait-il pas déclaré vouloir « conquérir Rome »? Le scénario était réédité en avril dernier avec la décapitation de 28 chrétiens originaires d’Éthiopie, même si l’impact médiatique selon les normes de Daech était plus faible. Dans la foulée, l’annonce de la prise de Syrte, située à 4501cm à l’est de Tripoli et à quelque 600 km des côtes siciliennes, passait presque inaperçue.

Implantation dangereuse

Du coup, affirmer qu’il s’agirait là d’un « nouveau front » fait en tout cas bondir les membres de l’état-major de l’armée libyenne, dont le chef, Khalifa Haftar, a lancé dès le printemps 2014 l’opération « Dignité », avec pour ambition affichée de « chasser les terroristes ». Le général n’est certes pas enclin à la subtilité qui distinguerait les islamistes modérés de Fajr Libya (« Aube de la Libye »), lesquels ont pris possession de Tripoli, des éléments de l’EI ou de Ansar al-Charia (« les Partisans de la charia ») proches d’Al-Qaida que l’officier supérieur combat toujours à Benghazi. Jugeant que les uns, d’une manière ou d’une autre, soutiennent les autres, Haftar et ses partisans, nombreux en Libye et au sein de la Chambre des représentants de Tobrouk, considèrent que le mal est à traiter dans sa globalité. Difficile en tout cas de faire la distinction dans les camps et enclaves des combattants islamistes disséminés sur le territoire libyen.

C’est justement cette implantation dangereuse qu’était venu dénoncer Othman Mlikta, lors d’une bien discrète visite à Paris, à l’automne 2014. Chef de la brigade Kakaa, et membre du conseil militaire des Zintan (entité portant le nom de la ville d’origine) luttant contre les islamistes, Othman Mlikta s’était déjà rangé sous la coupe de l’armée nationale et du Parlement élu de Tobrouk. Reçu au ministère de la Défense, il était venu livrer des informations détaillées sur les positions tenues par les djihadistes qui profitaient, et profitent toujours, de la porosité des frontières libyennes.

«Je sais exactement qui et où ils sont. Surtout dans le Sud-Ouest, où nous sommes présents. Nous avons besoin d’un appui aérien d’urgence pour en venir à bout. Après, il sera trop tard. Ils seront chez vous », affirmait alors le commandant de Zintan,, envoyé très officiel du gouvernement légitime. La demande n’était pas sans contrepartie, puisque les autorités de Tobrouk proposaient alors de s’intégrer à l’opération « Barkhane », promue par la France, pour sécuriser tout le Sahel.

Depuis, pas plus Othman Mlikta, devenu récemment conseiller du ministre de l’Intérieur, que le gouvernement n’ont eu un écho à leur proposition. Le plaidoyer n’était pourtant pas uniquement adressé au ministère de la Défense, Puisqu’une lettre à l’attention de François Hollande était également déposée à l’Élysée. Quid de l’appui aérien réclamé ? Il vient juste de se manifester début décembre, soit plus d’un an après l’alerte, sous forme de simples survols de reconnaissance de l’aviation militaire française. Auraient-ils observé l’arrivée massive de combattants étrangers annoncés dans les médias ?…

Flux ininterrompu

Si, en 2011 et 2012, la Libye s’illustrait par le nombre de combattants envoyés sur le front syrien ; depuis un an, c’est le phénomène inverse qui est en effet observé. Marianne s’en faisait l’écho dès décembre 2014, révélant le contenu d’une note des services libyens qui avaient identifié une filière de retour pilotée par. Abdelhakim Belhaj et ses lieutenants. Tous anciens moudjahidin d’Afghanistan et membres du GICL (Groupe islamique de combat de Libye), qui avait lutté sous la bannière d’Oussama ben Laden. Selon ce document, des groupes de djihadistes libyens, mais aussi syriens et d’autres nationalités, étaient exfiltrés via la Turquie par des vols réguliers à destination de Tripoli ou Misrata, afin de constituer le front d’un nouveau « califat ». Depuis, le flux ne s’est pas interrompu.

Fin novembre, devant l’AFP, le ministre des Affaires étrangères, Mohamed al-Dairi, estimait «entre 4 000 et 5 000 » le nombre de combattants de l’EI en Libye. Une évaluation proche des chiffres qui circulaient déjà voilà un an. Mais, depuis cette époque, le bastion ultra-islamiste de Syrte n’hésite plus à en faire la publicité. Dotées d’un organe administratif local, d’une police islamique, mais aussi d’une agence de presse et d’une radio, les autorités de la wilaya de Tarabulus (dont fait partie la ville), annonçaient récemment sur leurs ondes l’arrivée d’une embarcation transportant une quarantaine de combattants étrangers, des armes et des munitions. «Il en vient du monde entier », confirme Saleh Efhema, député de Syrte à la Chambre des représentants de Tobrouk, l’un des rares Libyens à accepter de commenter ce qui s’y passe sans requérir l’anonymat. Ils ont le contrôle du port d’Alkazabih et de l’aéroport de Garbabiya.

Des témoins ont aussi affirmé avoir vu des largages par avion, à une quinzaine de kilomètres de Syrte. Dans cette ville, dont les habitants étaient isolés et stigmatisés depuis la mort de Kadhafi, qui y comptait de nombreux appuis, les djihadistes ont trouvé un terrain fertile. Et une alliance de circonstance avec les anciens affidés du défunt dictateur.

Leur but avoué ? Prendre possession des puits de pétrole, établir un Etat islamique et, avant tout, envahir l’Europe. «Je peux vous confirmer qu’ils avancent dans leurs conquêtes puisqu’ils viennent d’annoncer la prise de Sabratha à l’ouest, près de Tripoli ». Une information qui confirme en tout cas l’existence près de cette ville d’un camp d’entraînement fréquenté par les terroristes qui ont ensanglanté depuis un an la capitale tunisienne.

«Ils sont environ 2 000 autour de Derna », complète pour sa part Hamad Bandag, député originaire de cette ville de l’Est libyen, pareillement connue pour ses sympathies islamistes et ses accointances avec Al-Qaida depuis la fin des années 90. « Mais en réalité, tempère Hamad Bandag, ils ont été chassés de la ville en juillet par: le Conseil des jeunes de Derna. »

Un conflit d’ordre local plus que réellement idéologique, selon lui. « Tant qu’ils combattent entre eux, cela freine leur expansion dans la région. La plupart des recrues de Daech qui se sont positionnées dans les montagnes alentour ne sont pas libyennes. Elles viennent de Tunisie, d’Arabie saoudite, du Yémen, mais aussi du Soudan, du Tchad, du Mali. Quand l’une des deux parties en conflit à Derna aura pris le dessus, ils se retourneront contre l’armée légale. Ça ne fait aucun doute. »

Véritable casse-tête

Une confusion similaire semble régner dans l’ancienne capitale, Tripoli, tenue par la coalition de Farj Libya, proche des Frères musulmans et soutenue par les milices d’Abdelhakim Belhaj. Récemment, des combats ont opposé la katiba pro-Daech Altohid, qui avait pris le contrôle du quartier de Fornaj, à celle de Abdurraouf Kara, l’un des lieutenants dudit Belhaj, milice établie à Souk al-Juma et régnant en maître sur l’aéroport de Mitiga, près de la capitale.

Comme rien n’est simple en Libye, officiellement le gouvernement non reconnu de Tripoli, soutenu par Fajr Libya, a plus d’une fois martelé sa volonté de combattre Daech. Leurs alliés, les milices de Misrata, ont durant l’été tenté de retenir l’avancée de Daech sur Syrte, avant de se rendre compte que les combattants d’en face étaient alimentés en armes par un certain Wissam Ben Hainid.

Or, bien connu pour ses connexions avec les groupes radicaux islamistes de Benghazi, ce dernier est lui-même financé par… Fajr Libya. Du coup, les miliciens de Misrata, ayant moyennement apprécié la manœuvre, ont depuis quelque peu refroidi les relations avec leurs « amis » de Tripoli.

« Fajr Libya prétend combattre Daech, mais, en réalité, ses hommes ne le font qu’à Tripoli. Dans le reste du pays, ils soutiennent les djihadistes de l’EI contre leur ennemi commun Khalifa Haftar, le chef des armées », accuse Saleh Efhema, le député de Syrte. D’où l’inextricable animosité entre les deux gouvernements rivaux de Tobrouk et Tripoli qui ont longtemps refusé obstinément de s’asseoir ensemble à la table des négociations présidée par l’envoyé de l’ONU, Bernardino Leon.

Pour dépasser les divergences, celui-ci a proposé en octobre dernier un gouvernement d’union nationale, sous l’égide de l’ONU. Mais personne n’en veut. Son successeur, Martin Kobler, semble pourtant convaincu que ce sera la seule solution pour contrer l’avancée de Daech.

A force de brandir cet épouvantail, il aurait finalement réussi à convaincre les frères ennemis d’accepter la proposition initiale de Bernardino Leon. Soit un gouvernement d’union choisi par la communauté internationale, mais validé par les deux Parlements. Lesquels, notamment celui de Tripoli, ont l’art de faire traîner les choses, le double jeu permanent de Farj Lybia n’aidant guère à dissiper les méfiances accumulées depuis des mois. Reste que, pour Martin Kobler, il s’agit d’une condition sine qua non pour lever l’embargo sur les armes que l’ONU impose au gouvernement légitime de Tobourk.

Situation qui fait enrager Saleh Effiema. « Pour vaincre Daech, nous n’avons pas besoin d’une intervention militaire au sol, affirme-t-il. Qu’on en finisse avec l’embargo et nous pourrons nous débrouiller par nous-mêmes! » Cet imbroglio dans lequel chacun agite le drapeau noir de l’EI en guise de menace, ou de justification, a au moins une vertu. Il préfigure le casse-tête qui attend les négociateurs de tous bords le jour où inévitablement la recherche d’une solution politique et militaire sera vraiment à l’ordre du jour en Syrie et en Irak.

Roumiana Ougartchinska – Marianne 2 N°975