VLC : le couteau suisse du multimédia

Le lecteur vidéo au cône orange et blanc né à l’École centrale sait lire tous les formats et est devenu l’icône du logiciel libre.

Lors d’un colloque à l’Assemblée nationale sur l’emprise des lobbys sur la santé, les organisateurs veulent montrer un extrait de film. Sur l’écran dressé dans l’amphithéâtre, la première image qui apparaît est celle d’un cône de chantier orange et blanc. C’est l’icône de VLC, le logiciel français le plus utilisé au monde. Et aussi le moins rentable : il a dépassé le milliard de téléchargements en restant totalement libre et gratuit. Serait-ce ce zéro bénéfice qui a fait tourner les talons au cabinet d’Arnaud Montebourg, alors ministre de l’économie battant campagne pour le « made in France » ? VLC, c’est une success story à la française.

Elle démarre, comme Facebook, au cœur d’une grande école : Centrale. Mais elle n’a rien d’une business story : ce logiciel est aujourd’hui géré par VideoLan, une association loi 1901 qui ne vit que de dons et de la bonne volonté de 150 ingénieurs. Une moitié en France, l’autre en Allemagne, un noyau dur de 25 personnes pour le faire progresser en permanence, dont quatre mettant la main à la pâte tous les jours. Tous sur leur temps libre, bénévolement. Par philanthropie ? « Pour la gloire », tente Jean-Baptiste Kempf, président de VideoLan. Mais quelle gloire ?

Fut un temps où tous les parlementaires avaient VLC sur leurs ordinateurs, équipés du système d’exploitation Linux. Probablement ignoraient-ils qu’ils rejoignaient ainsi les rangs des hackers et autres partisans du logiciel libre. Combien d’utilisateurs savent-ils en effet que, derrière le cône, se cache un projet collaboratif du même acabit qu’un Wikipedia, avec ceci de plus qu’il met en œuvre une technologie de haut vol sans réclamer d’autre geste qu’un clic : « ouvrir avec VLC » ? Une petite révolution : ce couteau suisse du multimédia permet de lire presque tous les formats audio et vidéo sur presque tous les supports sans débourser un centime ni réclamer de connaissance en informatique.

L’excellence technologique à la portée de tous, c’est ce qui a motivé des générations de centraliens impliqués dans son développement. Inattendu de la part d’ingénieurs appelés à occuper de hautes fonctions dans les plus grosses entreprises ? « Nous ne sommes que 150 », tempère Jean-Baptiste Kempf. Les progrès de VLC sont d’abord dus aux efforts des étudiants en deuxième année chargés de sa gestion avant qu’il ne passe aux mains de l’association VideoLan en 2006. Cette année-là, Jean-Baptiste Kempf, en troisième année à Centrale, ouvre la gestion du logiciel, qui prend trop de bande passante à l’école et n’est plus considéré comme innovant.

Dans les années 1990, des étudiants relèvent un défi lancé par des anciens travaillant chez Bouygues : trouver comment récupérer une partie du flux satellite de la firme sur le réseau du campus de Centrale, installé à Châtenay-Malabry. « L’idée est un peu folle, on est dix ans avant la création de Youtube !, rappelle Jean-Baptiste Kempf. La télévision numérique démarre. Les ordinateurs ne sont pas assez puissants. » Les centraliens s’installent un nouveau réseau qui leur offre une sorte de télévision sur Internet avant l’heure.

En 1998, certains se disent que des utilisateurs extérieurs pourraient être intéressés. Ils repensent tout le système, qui devient « open source » en 2001 et passe sous licence GPL (General Public License). VLC explose à des dizaines de milliers de téléchargements. En 2003, il franchit le cap du million. Sur l’origine du cône, mystère… Un jour, un chantier voisin de Centrale a vu disparaître son matériel.

Le cône est alors devenu l’emblème des contributeurs de VLC, signalant aux autres que tel problème sur le logiciel était mis en attente jusqu’au lendemain. On raconte que Centrale possède une collection de cônes différents et que s’y organisent des parties de « cône-ball », sorte de quidditch local. Si cette grande école est mal connue dans le monde, le cône orange et blanc qui y a vu le jour s’affiche désormais sur tous les écrans.

Ingrid Merckx Article paru dans Politis n° 1382Couv Politis N° 1382