Benzema forcément présumé coupable dans l’affaire de la sextape,

D’ores et déjà suspendu par la Fédération, le footballeur français fait l’objet d’une condamnation quasi unanime par la presse, les hommes politiques et l’opinion publique.

Le sociologue Stéphane Beaud explique pourquoi.

Après les attentats du 13 novembre qui ont profondément endeuillé notre pays, on aurait pu s’attendre à ce que l’affaire du chantage à la sextape, rebaptisée “affaire Benzema” (ce dernier accusé d’avoir joué les intermédiaires entre Valbuena, son partenaire en équipe de France, et les maîtres chanteurs) – une énième affaire qui, comme le dit la presse, “éclabousse le football français” –, soit mise en veilleuse et passe au second rang de l’actualité. Or iI n’en a rien été. Pour au moins trois raisons.

La première raison tient à l’accent mis par le président Hollande sur le thème de l’unité nationale qui a fait revenir, par la bande, l’affaire Benzema, la surpolitisant du même coup. Dans une France meurtrie par ces attentats et, qui plus est, en état d’urgence, cette affaire, au départ “privée”, s’est soudain transformée en test de moralité des footballeurs professionnels. La question n’était plus “Benzema est-il coupable ?” (rappelons toutefois qu’en démocratie il appartient à la justice de trancher…) mais est devenue “Benzema est-il digne de porter le maillot de l’équipe nationale” ?

Taclé par Mathieu Valbuena et Manuel Valls

Ce n’est pas un hasard si Le Monde prend le relais de L’Equipe dans la sortie de scoops sur cette affaire (interview retentissante de Valbuena, à charge contre son coéquipier, transcription de l’audience de Benzema devant le juge). L’affaire étant promue en une du Monde comme un enjeu national, elle ne peut qu’interpeller les pouvoirs publics et faire réagir les plus hautes autorités de l’Etat.

Si bien que Manuel Valls déclare, le 1er décembre sur Europe 1, “un grand sportif doit être exemplaire… S’il ne l’est pas, il n’a pas sa place en équipe de France”. Le Premier ministre s’institue ainsi sélectionneur de l’équipe de France, mettant une forte pression sur la Fédération française de football qui, du fait de son statut juridique (délégation de service public), aura bien du mal à résister.

L’effet rétro de la grève à Knysna

La deuxième raison, moins conjoncturelle, tient aux effets négatifs et durables de la grève des Bleus à Knysna (juin 2010) en Afrique du Sud. Ceux-ci ont alors été décrits (et dénoncés) comme des “traîtres à la nation”, “fauteurs de troubles”, “irresponsables”, etc. Il se trouve que ceux qui ont été désignés par la presse comme des “meneurs” (Evra, Ribery, Anelka, etc.) ont tous grandi en cité.

“Une équipe de France où des caïds immatures commandent à des gamins apeurés” Roselyne Bachelot, alors ministre des Sports

Eric Zemmour dans une chronique sur RTL a racialisé la grève et mis en scène le martyre de Yoann Gourcuff (fils de profs et “blanc”), victime du harcèlement de trois de ses coéquipiers. Roselyne Bachelot, ministre des Sports, s’est aussi distinguée en déclarant à l’Assemblée nationale : “Je ne peux que constater comme vous le désastre avec une équipe de France où des caïds immatures commandent à des gamins apeurés.”

Les internationaux français sont depuis Knysna sous haute surveillance, notamment les joueurs issus de l’immigration postcoloniale a priori suspects, aux yeux de tous ceux qui scrutent à la loupe, avant le match, le moment fatidique de La Marseillaise.

Un quartier difficile pour centre de formation

La troisième raison tient à ce qu’on pourrait appeler un “délit de faciès” dont est victime Benzema depuis qu’il est devenu une star du football. Pour le comprendre, prenons le temps du portrait sociologique. Né en 1987 à Lyon, Karim Benzema est le sixième d’une fratrie de neuf enfants. Ses parents étant tous deux des enfants d’immigrés algériens, il est ce qu’on appelle (improprement) une “troisième génération”. Il connaît très peu l’Algérie, le village kabyle du grand-père, ne parle ni kabyle ni arabe.

C’est avant tout un enfant de Bron-Terraillon, un quartier difficile de la banlieue lyonnaise, constituée de copropriétés dégradées et de logements sociaux, avec un fort taux de chômage, une délinquance juvénile endémique, une forte présence immigrée. Ses parents ont tout fait pour le protéger de la mauvaise influence du quartier : d’abord, en choisissant pour lui en sixième un collège privé du premier arrondissement de Lyon ; ensuite en obtenant de l’Olympique lyonnais une faveur rare, à savoir une chambre d’interne au centre de formation, situé à cinq minutes de son quartier de Bron.

Déjà reconnu par le milieu à 19 ans

Très tôt, Benzema devient un joueur vedette de Lyon (élu meilleur joueur du championnat français à 19 ans), sollicité de toutes parts par les sponsors et transféré au Real Madrid en juin 2009 pour 35 millions d’euros. Très jeune star du foot, il doit affronter les médias. Or il est mal à l’aise dans cet exercice. L’un de ses entraîneurs lyonnais le décrit ainsi : “Timide, réservé, comme toute la famille Benzema, du reste. Il répond toujours par oui, non, merci. Difficile de lui en arracher plus”.

Il y a dans l’apparence de Benzema quelque chose de dur, de cadenassé

Benzema n’est pas un cas à part dans sa génération, il ressemble beaucoup aux autres joueurs de milieu populaire qui, manquant terriblement d’assurance scolaire et sociale, n’aiment pas s’exprimer en public (on les qualifie de “taiseux”). Ils se sentent à l’aise quand ils se retrouvent entre eux, dans leur milieu d’interconnaissance.

Si Zidane possédait comme arme dans l’interaction un sourire de timide, désarmant et charmant, Benzema, comme homme public, se protège derrière une carapace impénétrable : il y a dans son apparence quelque chose de dur, de cadenassé, qui semble devoir le protéger de toute intrusion extérieure.

Une incarnation de la “sous-culture” juvénile de cité

Karim Benzema, joueur clé du Real Madrid, était donc le joueur de l’équipe de France le plus facilement discréditable. Le verbatim (transcription littérale) de ses conversations avec son ami d’enfance Karim Zenati (au long passé de délinquant) apparaît particulièrement “accablant”. Benzema parle “vulgairement”, fait à foison des fautes de français, y apparaît ouvertement homophobe (le mot “tarlouze” est sans cesse dans la bouche des deux Karim).

Bref, alors qu’il vit désormais dans l’opulence (ces footballeurs sont d’affreux “nouveaux riches”), il continue d’incarner la sous-culture juvénile de cité par l’affichage d’une “masculinité agressive” (Norbert Elias), une mise en scène du virilisme et du machisme, une opposition structurelle aux institutions (scolaire, policière, judiciaire).

L’esprit de corps des quartiers

Donc Benzema “irrécupérable” ? “Inexcusable” ? A ce sujet, l’ancien agent de Benzema (Frédéric Guerra), qui a la particularité d’avoir grandi dans le même quartier de Bron-Terraillon, a posé, lors d’une riche interview dans L’Equipe (samedi 5 décembre), la seule question qui vaille : comment expliquer une telle fidélité au quartier de la part de ces transfuges de classe que sont ces footballeurs aux revenus astronomiques ?

Ses amis d’enfance ont, eux aussi, grandi. Certains sont devenus ingénieurs, d’autres ‘bad boys’… Dès lors, vis-à-vis de tous ses anciens copains du quartier, c’est l’affectif, l’amitié, la parole donnée qui l’ont emporté. C’est le ‘Non, je n’ai pas changé, tu vas voir…’. (…) Sauf que, dans ce monde-là, il y a beaucoup de malfaisants, des gars qui veulent profiter (…)

Pour expliquer la très forte relation qui lie Benzema et Karim Zenati (qui a quatre ans de plus que lui), Frédéric Guerra insiste à juste titre sur la nature très particulière de ce type de relation d’amitié masculine dans ces quartiers : “C’est plus qu’une emprise affective. Il se passe entre eux deux ce qu’il se passe toujours dans ces quartiers : là-bas, en amitié, c’est ‘à la vie à la mort’. (…) Je le sais très bien, parce que j’ai grandi à Bron, à cent mètres de l’endroit où Karim a passé son enfance.”

82 % des Français ne souhaitent plus le voir porter le maillot de l’équipe de France

Au fond, peu importe ce que dira (trop tard) la justice, Benzema est pour l’heure déjà condamné par la presse, les hommes politiques (le ministre des Sports, le Premier ministre) et, bien sûr, l’opinion publique (82 % des Français ne souhaitent plus le voir porter le maillot de l’équipe de France, selon un sondage réalisé début décembre).

A l’opposé des sportifs vertueux qui lisent Dostoïevski

Outre ses relations coupables avec ses sulfureux amis d’enfance, n’oublions pas que Karim Benzema incarne aussi la figure honnie du footballeur professionnel d’aujourd’hui – percevant des salaires faramineux, peu éduqués, moqués pour ce qui serait leur “faible QI” – à l’opposé par exemple de ces sportifs vertueux que sont les nageurs (le champion olympique Yannick Agnel, fils de professeurs, filmé par des reporters de Stade 2 dans une librairie niçoise en train de lire Dostoïevski), les handballeurs ou les athlètes.

A travers la figure, il est vrai en apparence peu avenante, de Benzema, les médias et les commentateurs continuent de s’en prendre, presque de manière obsessionnelle, aux joueurs français les plus discréditables : par leur couleur de peau, leur religion, leurs stigmates de classe (dont en premier lieu, le langage), leur origine “de cité”.

Au fond, le cas Benzema opère comme un symptôme. A travers le soupçon sans cesse instillé que ces joueurs de cité ne peuvent pas appartenir au “Nous” national, n’ont pas à porter le maillot national et à représenter le pays, ne met-on pas aussi en doute, plus largement, la légitimité des jeunes issus de l’immigration postcoloniale à prendre place normalement dans la société française contemporaine. A ce titre, dans un pays plus que jamais tenté par le vote Front national, le football se révèle être bel et bien une affaire profondément politique.

Les Inrocks – Une interview de Stéphane Beaud – Source


Peut-être aura-t-on le droit d’émettre un avis sur cet épisode « footeux » en dehors des préconçues médiatiques, des révélations ou conférences plus ou moins arrangées par des conseillers en communication. Que Mathieu Valbuena est tourné avec une femme–sa femme peut-être–une sextape, est du ressort de sa vie privée jusqu’au moment où, pas malin s’est amusé à diffuser ses ébats qui deviennent alors publics. Qu’il y ait à l’issue de cette idiotie, un chantage est du ressort bien évidemment de la justice et cette action est condamnable. Toutefois le premier à avoir tenté le diable est bien Mathieu Valbuena.
En conclusion à des degrés divers chacun des protagonistes de cette affaire sont pour moi « pénalisables » à hauteur de leur imbécillité. MC