Une analyse des régionales 2015 – 5

Ne laissons pas le sommeil de la raison enfanter des monstres idéologiques

Au crépuscule du 13 décembre, et de cette campagne des régionales, le 13 novembre semble déjà bien loin. Pourtant, ces deux événements, à leur manière, recèlent des enseignements sur la génération désormais au cœur des enjeux politiques de notre pays.

Qu’on l’appelle Generation Bataclan ou Génération Y, il s’agit de cette même jeunesse souffrant d’un double rejet économique et politique. Or, cela peut nous aider à comprendre la situation que nous vivons. Nous avons été obligés d’être responsables avant d’être aux responsabilités. Nous sommes, en effet, la génération qui, comme l’a dit François Hollande lors des commémorations aux Invalides, est trop jeune pour avoir connu la  » fin de l’Histoire  » après la chute du mur de Berlin. Nous avons grandi à coups de chocs que personne n’a bien su nous expliquer, à défaut de les comprendre : le 11 septembre, les émeutes de 2005, la chute de Lehman Brothers et l’explosion du chômage, Fukushima, puis Merah, Charlie, et enfin, le 13 novembre.

Les générations antérieures, celles qui nous ont élevés, celles qui nous gouvernent, ont paru presque à chaque fois subir ces chocs tout autant que nous. Nous avons grandi avec l’idée que d’une certaine façon, nous aurions la responsabilité de résoudre tous ces problèmes. De la dette qui a financé un système social dont nous ne verrons que la pâle couleur aux populations fuyant les guerres et les dérèglements climatiques provoqués par ces générations aux commandes, nous faisons, en même temps, face à la crise d’identité d’une jeunesse qui a grandi sans idéologie et sans avenir.

N’entendons-nous pas que le CDI est une chimère, l’école un naufrage, la religion un extrémisme. Or, jamais autant diplômés, les jeunes n’ont jamais été si peu intégrés. Alors que la part des bacheliers dans une génération flirte désormais avec les 80 %, les jeunes sont inlassablement relégués aux petits boulots, aux emplois précaires et sont la variable d’ajustement d’une société qui favorise l’ancienneté et les positions installées aux compétences et à la créativité.

Face à ce constat déplorable, nous sommes aussi la génération qui veut donner un sens à notre vie. La génération qui refusera les carrières aliénantes, celle de l’auto-entrepreneur, qui se réalise dans l’art, dans la culture, dans le milieu associatif, et, on aimerait y croire, dans l’engagement politique ou citoyen. Nous sommes la génération qui voyage le plus, qui communique le plus, qui se sert le plus et le mieux des objets numériques et nous savons faire de tout cela des atouts pour la société dans son ensemble.

  • Mais comment ne pas voir que les fous qui ont commis l’impensable vendredi 13 sont les produits de la même génération ?
  • Comment ne pas voir de similitudes dans le processus de radicalisation de ceux qui se réfugient dans le noir de la pensée djihadiste et de ceux qui préfèrent le bleu marine du FN ?
  • Il ne s’agit absolument pas de les comparer – comment le pourrait-on décemment ? –, il s’agit de voir que c’est le même terreau qui a produit ces deux extrémismes de la pensée.

Celui de l’échec de la raison. Il est incompréhensible pour nos aînés ayant évolué dans le monde rationnel du complexe tayloro-fordien, de voir tant de jeunes tomber dans le complotisme et le négationnisme.

Comment les contre-vérités agitées par les uns et les autres sont aussi facilement prises pour argent comptant par ces jeunes ? Pourtant, en revenant en banlieue après l’avoir quittée en 2003, mon constat est sans appel : nombre des ados avec qui j’ai grandi sont aujourd’hui adeptes soit de l’islamisme radical, soit des Soral, Zemmour et Le Pen. Sans emploi, sans avenir, relégués dans ces ghettos hideux et éloignés de tout, témoins de toutes ces richesses dont ils ne bénéficient que marginalement, ils construisent des repères qui font sens pour eux.

Quand l’école et la famille sont en perpétuel décalage avec un monde qui change trop vite, ils recréent leur propre intelligibilité. Ces jeunes surinformés adoptent leurs propres clés d’analyse. Ils voient qui dans les immigrés, qui dans l’impérialisme occidental, qui dans les élites les responsables de la violence dans laquelle ils ont baigné depuis deux ou trois décennies. Ils ont tort, mais aucun raisonnement issu de cette société anomique ne peut les atteindre.

Comprendre cela n’est pas le justifier ou le pardonner, c’est anticiper ce qui pourrait arriver ensuite.

Gouffre générationnel Les élections régionales sont une manifestation supplémentaire de ce gouffre générationnel. Ainsi, nous apprenons sans surprise que l’abstention est le premier parti de la génération Y. 65 % des 18-24 ans ne se sont pas déplacés au premier tour, et quand ils l’ont fait, c’est pour voter en grande majorité pour des partis  » anti-système « , le FN en tête.

Comment nos partis institutionnels, pyramidaux, dirigés en majorité par des têtes grisonnantes, peuvent-ils encore répondre aux attentes de la génération start-up, Coworking, Uber, Twitter et Skype ?

Alors, c’est à l’École que se trouve notre salut. A bas les  » connaissances fondamentales  » qui remplissent les esprits sans les construire. Il s’agit enfin de valoriser en classe ce qui est nécessaire dans la société, de faire entrer le monde tel qu’il est dans les établissements scolaires. Travaillons en groupe, rencontrons des professionnels en tout genre, sortons dans des lieux inconnus, stimulons davantage notre créativité, (…) mais finissons-en avec ce système inégalitaire, élitiste, où la connaissance d’une culture savante (…) écrase les ambitions. Valorisons la prise de responsabilité, car nous avons besoin d’une jeunesse qui a sa propre vision du monde et qui ne demande qu’à maîtriser son avenir. C’est pourquoi, donnons un sens à l’acquisition de ces connaissances et nous aurons donné à ces jeunes une clé de compréhension infiniment plus haute : celle de la raison.

Simon-Pierre Sengayrac – Le Monde – Source