Une analyse des régionales 2015 – 2

Après les régionales, l’examen de confiance

Changer tout ? Mais changer comment ? Commencer par quoi ? Qu’est-ce qui, dans la défiance exprimée vis-à-vis de la classe politique, relève de critiques légitimes ou de postures poujadistes ?

Le vote frontiste est certes polymorphe : il prospère sur la crise sociale, se nourrit de l’exaspération autour du fantasme migratoire et de la peur de l’islam, et rêve d’un nouvel ordre conservateur et sécuritaire replié sur lui-même. Mais il porte aussi une rage contre cette France du haut, cette classe politico-médiatique forcément incompétente, car coupée des réalités sociales du pays.

C’est souvent injuste, parfois grossier ou démagogique, mais présent dans beaucoup de paroles, pas seulement de comptoir. L’homme politique a bon dos et très mauvaise presse. Par définition, il n’a jamais le bon rôle. Ça va mal ? C’est évidemment de sa faute. Ça va mieux ? Il y est rarement pour quelque chose. «Se remettre en question ? Non merci. C’est vraiment le truc facile, fulmine, lundi, un poids lourd du gouvernement. C’est participer au procès de la politique qui a, au contraire, besoin d’être revalorisée.»

Pourtant, depuis deux semaines, ils sont nombreux à appeler à une forme de révolution culturelle. A l’image, notamment, du député LR Bruno Le Maire, qui déclare partout depuis des semaines que « ceux qui bloquent le changement, ce sont les politiques ». Ou ce directeur de campagne socialiste qui confiait il y a trois jours : « Il faut maintenant se mettre au niveau de l’avertissement que nous ont lancé les électeurs, sinon ça va très mal finir.»

Lundi, avec le débarquement de Nathalie Kosciusko-Morizet de la direction de LR, le spectacle politique a pourtant aussitôt repris ses droits : celui d’un petit théâtre de trahisons et d’ambitions. Tentative de table de la loi en cinq commandements.

  1. Tes engagements, tu respecteras C’est évidemment la première des critiques portées par beaucoup : un sentiment tenace de trahison. L’homme politique promet beaucoup, mais ne respecte pas grand-chose. Voilà sur quoi prolifère le vote frontiste. Cruel et injuste, ce constat est néanmoins légitime. Et François Hollande ne peut pas s’en exonérer totalement. Certes, contrairement à ce que raconte la droite, sa campagne de 2012 a été plutôt réaliste et prudente. Il n’a promis ni grand soir ni révolution. Il avait prévenu que des impôts allaient augmenter et que la réduction des déficits publics serait bien sa priorité. Mais il a tu (sciemment) qu’il ferait du rétablissement de la compétitivité des entreprises la colonne vertébrale de sa politique. Surtout, Hollande avait inscrit en lettres capitales dans son programme la renégociation du traité budgétaire européenne. Sur lequel il n’obtiendra rien ou si peu. Mais plutôt que de le reconnaître et de s’en expliquer, il a continué à faire croire que sa négociation avec Angela Merkel avait bien permis la réorientation de l’Europe. Très vite, une défiance s’est installée. Hollande a fait comme si on ne lui tenait pas rigueur de ce péché originel. Il a eu tort. Aurait-il pu en être autrement ? Oui. A la condition d’être capable d’admettre ses erreurs et de s’en expliquer clairement. Exercice aujourd’hui interdit dans la classe politique française.
  2. La vie quotidienne, tu changeras La scène se passe quelques mois après l’arrivée de Hollande à l’Elysée. Un de ses principaux conseillers nous confie : « Si Sarkozy a échoué, c’est d’abord parce que les Français n’ont pas vu concrètement ce que sa politique a pu changer dans leur vie quotidienne. A nous de garder cette exigence tout au long du quinquennat.» Presque trois ans plus tard, la gauche se retrouve dans une position quasi comparable. Difficile de décliner ce qui a vraiment changé positivement dans la vie des Français en trois ans et demi. Certes, le gouvernement paye d’abord son échec sur le front du chômage et une hausse des impôts qu’il n’a pas su, ni assumer ni expliquer. On touche là au mythe fondateur de la surpuissance de la politique, entretenu en France par la figure du monarque républicain élu au suffrage universel direct. Chaque candidat, puis chaque exécutif survend des mesures dont il sait pourtant pertinemment que leur efficacité sera au mieux différée, au pire difficile à établir. Un poids lourd du gouvernement confesse : « Il faudrait arrêter avec cette idée miraculeuse que l’on peut changer les choses d’un claquement de doigt. Ça nous fait beaucoup de mal.» Mais alors comment faire de la politique sans pour autant mettre en scène une forme d’impuissance ? Seule une pédagogie de la complexité peut résoudre cette délicate contradiction.
  3. Des postures, tu sortiras Pour changer, la vie politique n’a pas nécessairement besoin d’une VIe République, d’une révision constitutionnelle ou d’une grosse dose de proportionnelle. Il suffirait parfois d’un simple changement de posture. L’opposition s’oppose par principe. La majorité soutient le gouvernement par discipline. Triste spectacle du débat parlementaire. La droite en a fait une magnifique démonstration avec la loi Macron, votant contre un texte sur lequel elle n’avait quasiment rien à redire. La gauche avait fait à peu près la même chose en refusant de voter la révision constitutionnelle élaborée par Sarkozy. Lundi, l’ex-Premier ministre Jean-Pierre Raffarin a, lui, lancé «qu’il faut travailler avec le gouvernement». Un ministre opine : «Sur certains grands sujets, il faudrait être capable d’arrêter de se renvoyer la balle et de sortir des postures. Les Français le demandent. Mais notre vie politique et médiatique est d’abord organisée autour du conflit plus que du compromis.» Et là, la presse, dans son ensemble a une vraie part de responsabilité.
  4. Le français, tu parleras… La classe politique est largement inaudible car incompréhensible. Elle parle une langue dont seuls quelques professionnels (dont les journalistes) connaissent et décryptent les codes. Entre mots-valises et langue de bois, l’homme politique moderne est aussi atteint d’un syndrome d’ultra-technicité. Qui serait en mesure d’expliquer à son voisin et avec des mots simples la différence profonde, par exemple, entre le CICE, le pacte de compétitivité et le pacte de responsabilité ? Qui est capable de résumer la position des principaux leaders de droite sur la réforme de Schengen ? Un ex-ministre reconnaît qu’il y a là matière à révolution culturelle : « J’ai l’impression que l’on parle, et que vous, journalistes, vous commentez un monde qui n’intéresse plus grand monde depuis longtemps.»
  5. Entre gauche et droite, tu choisiras «Tous pareils», voilà ce que répètent à l’unisson les électeurs frontistes, convaincus de la pertinence du slogan «LRPS». Cruelle, au lendemain du premier tour, Martine Aubry avait attaqué le quinquennat de Hollande ainsi : « Sarkozy avait tué la République, nous, on a tué la politique.» Sous-entendu, le Président a contribué à un brouillage des clivages gauche-droite, notamment sur le front économique et social. Ce qui s’est retourné contre la gauche. Un ministre hollandais confirme : « On a trop parlé en économistes, on a oublié de parler social et de donner une vision globale de notre action.»

Biseau Grégoire, Libération – Source

Toutes analyses des élections régionales du 13/12/2015, en provenance de toutes tendances, sont à étudier. Elles devraient permettre aux grands partis politiques de se transformer d’une part et d’autre part d’engager une réforme en profondeur de la société française – MC