La Syrie, nouvelle guerre d’Espagne

De 1936 à 1939, la guerre d’Espagne servit de laboratoire au second conflit mondial (…).

Elle marqua une rupture en cumulant une guerre civile qui fit plus de 400 000 morts, l’intervention directe de l’Allemagne nazie et de l’Italie mussolinienne, la prise de contrôle politique et militaire de la République espagnole [par une gauche socialo-communiste], l’inaction et la division des démocraties, le bombardement aérien des villes pour terroriser la population, une première grande vague de réfugiés en Europe. Le conflit annonçait la déflagration mondiale et la défaite programmée des républicains, anticipait la débâcle de 1940.

La guerre de Corée, de 1950 à 1953, fit émerger les principes de la guerre froide, au prix de la mort de 1,5 million de militaires et de 4 à 5 millions de civils : affrontement périphérique par alliés interposés, refus d’une confrontation directe entre les superpuissances, caractère décisif de la puissance aérienne, veto politique à l’escalade nucléaire voulue par MacArthur, issue diplomatique fondée sur le gel des frontières de 1945.

Le sauvetage de la Corée du Sud joua un rôle décisif dans la résistance des démocraties à la poussée soviétique et le succès du containment de l’URSS qui s’acheva par sa chute en 1989.

La guerre de Syrie, avec ses 450 000 morts et ses 11 millions de réfugiés sur une population de 22 millions, est, de même, emblématique des conflits du XXIe siècle. Elle est avant tout une guerre de religion qui se déploie au sein de la Syrie, entre sunnites et chiites, entre l’islam et l’Occident. Elle voit l’émergence d’un nouvel acteur stratégique, l’État islamique, au confluent du fanatisme religieux, des anciennes élites du parti Baas, de l’échec du développement du monde arabo-musulman, des désastres en chaîne de la politique américaine au Moyen-Orient.

Elle se déploie autour de quatre cercles : la prise de contrôle par l’État islamique de la moitié de la Syrie et de l’Irak qui fait exploser les frontières du Moyen-Orient tracées par les accords Sykes-Picot en 1916 ; l’internationalisation avec l’implication directe de l’Iran, de la Turquie, de la Russie et de la coalition conduite par les États-Unis ; la propagation de l’État islamique de l’Égypte au Nigeria en passant par le Libye ; la déstabilisation des démocraties, qui sont à la fois un gisement pour le recrutement des 27 000 djihadistes étrangers et la cible d’attentats de masse.

La guerre de Syrie constitue un test majeur.

Un test pour la capacité d’une organisation terroriste fondée sur la mise en œuvre d’une terreur hyperbolique à asseoir un État disposant d’une autorité politique cohérente, d’un vaste territoire, d’une monnaie et d’une justice, de ressources économiques considérables et pérennes, de services sociaux. Un test pour la possibilité de lutter contre l’effondrement des États.

Un test pour la volonté de l’islam de générer des anticorps pour annihiler la barbarie en son sein. Un test de l’aptitude des démocraties à s’unir et à poursuivre dans la durée des stratégies globales. Un test pour leur faculté de résilience face à l’État islamique et aux nouveaux empires, mais aussi face au populisme qui les mine de l’intérieur. Un test pour les États-Unis à reconstruire une puissance qui fonctionne désormais dans le vide, et pour l’Europe, ouverte et désarmée, à défendre son existence et sa liberté.

La guerre de Syrie ne peut pas être perdue.

Or elle est très mal engagée. En raison du déni dans lequel se sont enfermés Barack Obama comme les Européens sur l’État islamique. En raison de l’absence de stratégie et de la faiblesse des frappes de la coalition. En raison des blocages diplomatiques absurdes autour de l’avenir du régime de Damas. En raison de la sous-estimation de la menace intérieure, qui voit les démocraties osciller entre l’inaction et une répression aveugle qui fait le jeu de l’ennemi en reniant l’État de droit.

L’État islamique peut encore être vaincu en Syrie comme dans le reste du monde. Mais cela suppose un changement stratégique complet. Un réalignement des intérêts diplomatiques qui passe par la consolidation de l’État syrien. Une éradication méthodique de tous les moyens de puissance de l’État islamique, militaires mais aussi économiques et cybernétiques. Une unité retrouvée des démocraties.

Un réinvestissement massif de l’Europe dans sa sécurité et son réarmement à tout niveau, y compris intellectuel et moral. Le premier théâtre d’opération est intérieur.

L’issue dépendra avant tout de notre de notre courage pour enrayer la dynamique de la peur et de la violence, vecteur d’une logique de guerre civile qui réunit les terroristes et les démagogues, de Donald Trump à Marine Le Pen. Georges Bernanos, dans Les Grands Cimetières sous la lune, résuma parfaitement le drame qui se nouait en Espagne durant les années 1930 : « La tragédie espagnole est un charnier. Toutes les erreurs dont l’Europe achève de mourir et qu’elle essaie de dégorger dans d’effroyables convulsions viennent y pourrir ensemble (…) Un tel cloaque est l’image de ce que sera demain le monde. »

On ne saurait mieux décrire les enjeux de la guerre de Syrie aujourd’hui. À nous de faire en sorte, en tirant les leçons de nos erreurs, qu’elle ne préfigure pas l’histoire du XXIe siècle et la mort de l’Europe

Baverez Nicolas, Le Figaro – Source