BFMTV, “un modèle low cost et populaire”

Pourquoi et comment la chaîne d’info arrive-t-elle à toucher une audience aussi large ?

  • Comment expliquez-vous le succès de BFMTV ?

Jean-Marie Charon – Avant BFMTV, CNN était la représentation, même en France, de la chaîne d’information en continu qui cible les décideurs. Et, en cas de gros événement, la chaîne développait une configuration particulière qui lui permettait d’élargir son audience et de renforcer son image. CNN a ainsi fait un carton pendant la guerre du Golfe. LCI et I-Télé (créées en accès payant en 1994 et 1999 – ndlr) ont adopté cette approche.

La révolution de BFMTV a consisté à aller chercher une audience plus large. Son pdg Alain Weill est un homme de marketing, expert dans l’analyse des attentes du public, développée chez NRJ où il a travaillé auparavant. Il a senti qu’il y avait un espace à occuper. D’où l’intérêt de recruter des journalistes comme Olivier Mazerolle, populaire avec toutes ses années passées chez RTL.

  • La montée en puissance de BFMTV s’est-elle faite dans un contexte particulier ?

Quand BFMTV démarre en 2005, les moyens techniques sont devenus plus souples grâce au numérique. La formation des JRI (journalistes reporters d’images) a changé, ils peuvent travailler seuls. BFMTV part sur une présentation plus dépouillée, un style direct qui privilégie le terrain, avec de nombreux contenus fabriqués à bas coût par des équipes tout-terrain.

Elle a une conception low cost dans son modèle économique, une conception populaire dans son modèle éditorial, et utilise au mieux les avancées technologiques. Alors que LCI, lancée par TF1, avait hérité du passé, dans le reportage comme sur le plateau. Au début, on raillait l’aspect cheap de BFMTV, comparé à celui des télévisions locales. Mais ce n’est plus un souci. Enfin, sa progression s’est produite en pleine explosion d’internet, qui a développé une écriture différente et l’omniprésence de la vidéo.

  • Tous ces changements ne permettent pas forcément de toucher un public populaire.

A l’instar du journal Le Parisien, qui était présent sur les comptoirs des bistrots, la chaîne a su investir l’espace public, notamment les cafés. La stratégie a consisté à être le média qui fait débattre de l’actualité. Et la chaîne est devenue elle-même un sujet du débat public. Mais l’idée d’être l’objet de critiques de la part de journalistes assimilés aux élites la sert beaucoup. La même stratégie a été mise en œuvre en Angleterre et en Allemagne avec les tabloïds. Il suffit d’écouter Jean-Jacques Bourdin pour s’en rendre compte. Dans son interview matinale, il joue sur le clivage média populaire/média d’élite.

  • Mais la BFMisation traduit également une dérive médiatique, soit vers le sensationnalisme soit vers cette culture du vide qui consiste à nourrir l’antenne avec peu d’information.

BFMTV est attaquée pour ce qui est reproché aux médias audiovisuels en général. Regardez la couverture des événements de Saint-Denis du 18 novembre, où les TV, les radios, y compris celles du service public comme France Info, interrogeaient des témoins qui se situaient à trois cents mètres de l’action ! Quant à la culture du vide, beaucoup le font.

  • Sur les événements de 2015, comment expliquez-vous que l’un des réflexes des terroristes est d’appeler BFMTV ?

Il faut s’intéresser au profil sociologique des individus, habitués aux médias touchant ces milieux populaires dont ils sont issus. Il est difficile d’imaginer ces terroristes appeler Le Monde. Cela témoigne de la place acquise par la chaîne dans le paysage.

  • Média populaire, BFMTV attire même les politiques.

Les politiques ont une double préoccupation : parler aux médias de leurs pairs et aux médias de l’opinion. Un élu qui n’a pas forcément un ancrage populaire a envie de toucher ses électeurs, pas de les découvrir à sa permanence. C’est le rôle que tenait précédemment un titre comme Le Parisien. Mais, dans l’esprit de nombreux politiques, l’avenir de la presse écrite est plié. J’ai toutefois l’impression qu’ils surévaluent ce qu’il se passe sur BFMTV, notamment par rapport aux réseaux sociaux.

  • Et quand on accuse BFM de favoriser la montée des extrêmes ?

C’est le reproche traditionnellement fait aux médias populaires, en France comme ailleurs. Regardez en Allemagne les attaques qu’a essuyées le quotidien Bild, qui a été la cible de la Bande à Baader comme du cinéaste Rainer Fassbinder ou du journaliste Günter Wallraff. Aujourd’hui, dans un contexte où le FN s’accapare les thématiques populaires, on dénonce le média qui en parle.

Entretien avec Jean-Marie Charon, sociologue des médias, recueilli par Didier Si Ammour – Les Inrocks – Source