Comment s’organise la résistance au FN …

… dans le département le plus à droite de France

Dans le fief de Marion Maréchal-Le Pen, certains se battent encore et toujours contre le Front national et refusent de voir sa montée comme une fatalité. Rencontres.

Au pied du mont Ventoux, la population de Carpentras (Vaucluse) se rassemble au rythme des roulements de tambour en ce vendredi 27 novembre. C’est le début de la foire de la Saint-Siffrein, une fête traditionnelle datant du XVIe siècle. Au milieu des coiffes blanches en dentelle, tout le ban et l’arrière-ban de la classe politique provençale s’est déplacé.

Dans la mêlée, une femme se détache. Suivie par une nuée de cameramen et de photographes, Marion Maréchal-Le Pen cristallise l’attention médiatique. Quand elle passe près des stands, le crépitement des flashs couvre le hennissement des chevaux. Dans le froid hivernal exacerbé par le mistral, sa blondeur juvénile monopolise tous les regards. “On va passer sur BFM”, se marre un artisan en aiguisant ses lames.

“La couverture médiatique du FN nous coûte beaucoup”

A quelques mètres de là, dans un total anonymat, le maire socialiste de la ville, Francis Adolphe, boit un café dans un gobelet en plastique. Dans le département le plus à (l’extrême) droite de France, avec cinq municipalités frontistes et des scores dépassant les 40 % lors des dernières élections départementales, les voix progressistes ont du mal à se faire entendre. “La couverture médiatique du FN nous coûte beaucoup”, grimace Adolphe.

Maire depuis 2008, cet ancien directeur de production de 55 ans, qui s’est fait connaître en luttant pour la réouverture des cinémas de Carpentras, estime que le combat contre le FN ne doit plus être idéologique. “Le travail de proximité est la meilleure arme contre le FN, explique t-il d’une voix grave. Ici, on lutte contre la xénophobie en limitant l’étalement urbain et en créant des zones de rencontre entre les habitants. Quand des gens qui ne se fréquentent pas en viennent à rire des mêmes choses, ils se rendent compte  que l’autre n’est pas forcément un adversaire.”

“Le travail de proximité est la meilleure arme”

Erigé en symbole de cette politique sociale par la municipalité, l’atelier Art et vie de la rue, localisé en plein cœur de la ville, multiplie les animations (fresques, expositions en plein air…). Situé au fond d’une ruelle aux couleurs pastel, cet ancien atelier de peinture a été transformé en maison de quartier. C’est José Puchalt, un artiste peintre de 50 ans, qui en est à l’origine.

“En 2001, des jeunes du quartier sont venus me voir et m’ont demandé s’ils pouvaient prendre des cours. Comme ce n’était pas dans leurs moyens, j’ai constitué un groupe de bénévoles et on a payé pour eux.”

Au fil des mois, Art et vie de la rue s’est mué en “MJC” accueillant plus de cent vingts jeunes et “décrocheurs scolaires” pour des ateliers d’écriture, d’arts plastiques ou d’accompagnement aux devoirs. “Quand j’ai des mômes perdus qui viennent frapper à ma porte, je sais qu’ils ont été envoyés par des grands frères du quartier, confie-t-il. Quand je me suis installé ici, on m’a dit ‘tu vas te faire égorger’. Mais je sais aujourd’hui par des commissaires de police que le secteur est devenu l’un des plus sûrs de la ville.”

Un ancien de Pif Gadget condamné pour un dessin

A quelques encablures de là, près de l’hôtel de ville, certains ont délaissé le terrain culturel pour une lutte politique “à l’ancienne”. C’est le cas de François Corteggiani, 62 ans. Dans son atelier, cet ancien dessinateur de Pif Gadget a choisi de lutter avec son crayon contre l’extrême droite. Le déclic est venu lors des municipales de 2014. “Pendant des mois, lorsque j’allais manger à la brasserie le midi, j’entendais le candidat du FN Hervé de Lépinau et son équipe tenir des propos racistes et homophobes.”

Alors que les sondages annoncent le FN gagnant, Corteggiani se décide à agir. Avec un ami, il griffonne une BD de huit pages dans laquelle Hervé de Lépinau est rhabillé en “Hervé le Lapinot”, un lapin blanc monté sur ressorts prêt à conquérir la ville. Le tout est accompagné d’un édito musclé qui donne “trois raisons de ne pas voter facho”. Corteggiani sort quatre-vingt-cinq exemplaires de sa photocopieuse et les distribue sur le grand marché de Carpentras. Le FN porte plainte et le rend responsable de sa défaite après les élections. Au tribunal, l’addition est salée : Corteggiani est condamné à 7 500 euros d’amende.

Des opposants reçoivent des menaces anonymes

“La lutte contre l’extrême droite est un sport de combat”, rigole son ami écrivain Roger Martin, qui a mis un autocollant “Je suis Corteggiani” sur son bureau. Retranché dans sa commune de Velleron, à une dizaine de kilomètres au sud de Carpentras, ce communiste historique de 65 ans n’a pas l’intention de baisser le pavillon rouge face à la percée du FN. Et ce, malgré les menaces de mort et les lettres anonymes qu’il reçoit au quotidien.

“Je ne me mettrai pas sur liste rouge et je n’ai pas l’intention de déménager. J’ai pris ma retraite politique mais je continuerai jusqu’à mon dernier souffle à militer contre cette gangrène, affirme-t-il. Malheureusement, sur les marchés du Vaucluse, les communistes se retrouvent souvent seuls face au Front national. Les socialistes sont au bout du rouleau.” Lors des dernières cantonales, le PS a choisi de ne pas présenter de candidat dans certains cantons du Vaucluse dont celui du Pontet, arraché par le FN.

Souvenirs de l’OAS

Colosse au visage tendre et mélancolique, Roger Martin est un homme révolté. Il vit les étapes de la progression du FN dans sa région comme autant de coups de poignards portés à l’idéal communiste auquel il n’a jamais cessé de croire. Dans sa bibliothèque peuplée de figures illustres (Aragon, Jules Vallès, Jack London, Jean Ferrat…), Roger Martin revient sur les origines de son sacerdoce. “Quand j’avais 12 ans, l’OAS est venue assassiner mon voisin, le commandant Joseph Kubaziach, raconte-t-il. Un assassinat c’est toujours dégueulasse, mais là c’était pire que tout.  Ils ont traîné ses deux filles pour qu’elles assistent à sa mort. Après les coups de poignard, ils l’ont achevé au pistolet. Depuis cinquante ans, je suis hanté par les cris que j’ai entendus ce jour-là.”

Après avoir écrit un livre pour réhabiliter cet officier (L’Honneur perdu du commandant K.), il a publié des enquêtes sur l’extrême droite et même des BD sur le Ku Klux Klan, dont il est devenu l’un des spécialistes français. “On dit que la parole raciste s’est libérée, mais elle s’est libérée parce que les gens n’osent plus répondre, s’insurge Martin.

“Il faut répliquer quand on entend des horreurs dans le métro ou au supermarché. Ce qui m’arrache les tripes, ce sont les gens qui se trompent de colère.”

Et de citer l’exemple d’un militant communiste responsable à la CGT : “Quand il vient en réunion, on a droit à des arguments qui sont ceux des Le Pen, sauf sur le social. Il est perméable à leurs idées. Il dit que les immigrés de sa commune ne veulent pas s’intégrer sans tenir compte du fait que, dans leur quartier, il y a 64 % de jeunes au chômage. Ça devient de plus en plus dur de lutter contre les arguments simplistes du FN.”

L’homme qui a battu Marion Maréchal-Le Pen aux élections

Dans ce département, un homme a pourtant réussi à faire subir une sévère déculottée au Front national et à Marion Maréchal-Le Pen. Son nom : Thierry Lagneau. Dans sa ville de Sorgues, un ancien fief communiste de plus de 18 000 habitants situé à la périphérie d’Avignon, ce maire de droite réalise des scores staliniens. Aux municipales de 2014, Lagneau a renvoyé la petite-fille de Jean-Marie Le Pen dans ses pénates dès le premier tour en recueillant 51 % des voix. Sa recette : “Faire de l’éducation et de la culture une priorité.”

Pour cela, il s’appuie sur le Pôle culturel Camille-Claudel. Cet imposant bâtiment de verre situé au cœur de la petite cité regroupe des salles de musique, de spectacles et une médiathèque. Sur les 18 000 habitants de la ville, 7 000 sont inscrits à la médiathèque. Dans une petite salle, pendant qu’une dizaine d’enfants réalisent une couronne de papier, Alexandra Najberger, directrice de la médiathèque, expose ses objectifs :

“Mon but, c’est que les habitants de la ville viennent au moins une fois ici. Car une fois qu’on a attiré le gamin qui voulait voir une expo sur les dinosaures, on peut sensibiliser ses parents. Ils comprennent qu’ils ont un endroit où les activités sont gratuites et où on peut les aider.”

“On ne lutte pas à armes égales avec le Front national”

Dans les rues fleuries de sa ville, Thierry Lagneau a du mal à prononcer trois phrases d’affilée sans saluer l’un de ses administrés. “J’ai un rapport de très grande proximité avec les habitants, explique-t-il. Tous les mercredis, je consacre ma matinée à aller dans un quartier et je fais du porte-à-porte, rue par rue, maison par maison, et je vois les gens cash. Grâce à ce travail, je touche des gens que je ne toucherais pas dansles réunions publiques. Ça m’a permis d’expliquer ma politique mais également de déconstruire certaines idées reçues.”

Un brin fataliste, l’édile n’oublie pas pour autant que c’est dans la troisième circonscription du département, où se trouve Sorgues, que le FN a battu son record national lors de la présidentielle de 2012 avec 31,5 % des voix. “Malgré tous nos efforts, rien n’est jamais acquis, confie-t-il. Peut-être que dans cinq ans j’aurai été balayé par le FN. Je consacre ma vie à ma ville, ça m’astreint à un rythme soutenu. Mais eux, il suffit qu’ils mettent un petit coup de pédale pour obtenir des résultats. On ne lutte pas à armes égales avec le Front national.”

David Doucet – Les InrocksCouv Inrocks 1044