La grande hypocrisie du FN

Qui aurait pu croire il y a vingt ans qu’un beau jour la laïcité deviendrait centrale dans le propos politique du Front national, tant son principe semblait étranger à l’extrême droite, plus habituée au bréviaire catho-tradi qu’aux tables de la loi républicaine ?

Résonne encore dans l’oreille le terme de « laïcards » inventé par Charles Maurras et utilisé de façon récurrente par Jean-Marie Le Pen pour qualifier les défenseurs de la République. Désormais, plus un discours n’est prononcé par sa fille Marine, devant des troupes qui s’égosillent en hurlant « On est chez nous, on est chez nous ! », sans qu’elle y aille d’un couplet sur la défense de la laïcité. Le voile à la crèche ou à l’université, les prières de rue, les repas de substitution dans les cantines scolaires, l’abattage rituel des animaux cause de souffrance et source de manquements à l’hygiène sont autant d’occasions pour le FN de Marine Le Pen de se présenter comme le meilleur défenseur de la laïcité. «Nous demandons la laïcité partout: à l’école, dans les cantines, dans les services publics, dans les crèches et les universités », a-t-elle ainsi annoncé à la tribune de son université d’été, à Marseille, début septembre, au beau milieu d’un long discours programmatique pour le lancement de la campagne des régionales. Un message parfaitement reçu par ses têtes de liste. «A Fréjus, le sénateur-maire David Rachline, pilier de la campagne de Marion Maréchal-Le Pen, fait de la suppression des repas de substitution, halal en l’occurrence, dans les cantines scolaires un argument majeur de la campagne régionale », signale l’opposante socialiste Elsa Di Meo, conseillère régionale sortante.

Mais il n’est nul besoin de dresser l’oreille pour comprendre que cette laïcité à la mode de l’extrême droite n’est pas celle qui instaure une séparation nette des Églises et de l’État pour garantir à la fois la liberté religieuse et la neutralité de l’État. « Il s’agit en réalité d’un hold-up lexical afin de non seulement occuper un terrain politique abandonné par la gauche, comme le peuple ou les classes populaires, mais encore de modifier le sens même des mots ainsi accaparés – piratés, pourrait-on dire», explique Cécile Alduy, membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et auteur de Marine Le Pen prise aux mots (Seuil, 2015).

En réalité, dans son opération de rénovation sémantique, le FN cible clairement l’islam et sa culture en défendant la laïcité. « A Fréjus, David Rachline, qui n’a de cesse de dénoncer le projet de la mosquée du centre-ville, n’hésite pas à se rendre à la synagogue où il porte la kippa et organise des messes le jour du lancement de la feria en présence de Marion Maréchal-Le Pen, raconte Elsa di Meo. On l’a même vu présider à une bénédiction d’une école privée catholique en septembre dernier. Il a lui-même mis en ligne les photos de la cérémonie sur Tween »

« Laïcards » honnis

Les propos tenus à la tribune de l’Assemblée nationale par la députée Marion Maréchal-Le Pen le 20 mai 2015, lors de la discussion de la loi sur les crèches privées, apporte tout son sens au contenu que le FN donne à la laïcité. Premier temps de l’appropriation : des références morales de la gauche républicaine.

« « La laïcité n’est pas une option spirituelle parmi d’autres, écrit Régis Debray, elle rend possible leur coexistence »», entame-t-elle son discours. Mais quelques phrases plus loin on comprend où elle va exactement : « La laïcité n’a pas vocation à devenir le cheval de Troie de l’islamisation en glissant du concept de neutralité à celui d’égale » Et de poursuivre : « La laïcité n’a pas pour but de chasser la spiritualité de notre société, ni d’être une arme de destruction massive de notre identité chrétienne. »

En clair, la laïcité est pour le FN une manière policée de renouveler le slogan agressif « On est chez nous ». « Chez nous », c’est-à-dire entre Français « de souche », « chez nous » entre Français chrétiens. Pour la députée frontiste et ceux qui ont tenu la plume de son discours – en l’occurrence les conseillers de Marine Le Pen – la laïcité fait partie de la tradition et de l’histoire françaises au même titre que la religion chrétienne : « La culture chrétienne et la laïcité sont les mêmes branches d’un arbre national. Les scier au profit d’une religion importée récemment revient à couper les liens de la sociabilité française. »

Voilà comment David Rachline peut défendre l’installation d’une crèche de Noël dans la mairie de Fréjus, tout en mettant tout en œuvre pour empêcher l’ouverture de la mosquée au prétexte qu’elle « attirerait trop de musulmans ».

Selon cette conception de la laïcité, malheur à ceux qui s’opposeraient à la tradition. Pour preuve, toujours dans le même discours, Marion Maréchal-Le Pen s’adressait directement à ceux qui, à gauche, défendent la laïcité : « Votre militantisme laïc refuse de trier le bon grain de l’ivraie. Cette nouvelle religion interdit les crèches de Noël, elle déboulonne une statue de Jean Paul II en Bretagne, elle interdit une campagne d’affichage de soutien aux chrétiens d’Orient. »

C’est dans cette logique d’une laïcité dévoyée qu’il y a quelques mois le maire de Béziers, Robert Ménard, proche du FN, a obtenu du tribunal administratif l’autorisation d’installer une crèche de Noël à l’occasion des fêtes de fin d’année. Cette initiative avait été violemment critiquée par la gauche locale qui voyait là un privilège accordé aux religions chrétiennes au détriment d’une autre, l’islam. Répondant récemment aux questions de Marianne, Robert Ménard commentait cette décision : « J’ai plus affaire aux laïcards intégristes qu’aux atteintes à la laïcité. La laïcité est une valeur importante à condition qu’elle soit ouverte. »

Ouverte ? Soit. Mais alors pourquoi le maire de Béziers vient-il d’annoncer son intention d’interdire toute nouvelle ouverture de kebab dans le centre-ville au nom de la défense de la tradition judéo-chrétienne de la ville ? Comme si les kebabs étaient partie intégrante d’une identité religieuse… « C’est un coup de force sémantique, analyse Cécile Alduy. La laïcité devient pour le FN la garante de l’identité chrétienne de la France. »

Piratage lexical

En son temps, Jean-Marie Le Pen avait lancé la bataille des mots pour « libérer la parole », «pour dire tout haut ce que les Français pensent tout bas ». Avec tous les dérapages que l’on connaît. Son numéro deux, Bruno Mégret, avait poursuivi l’œuvre, en créant une cellule de propagande chargée d’une rénovation lexicale, rappelle Cécile Alduy, où les « classes sociales » étaient remplacées par les « catégories socioprofessionnelles », où la « société » remplacée par la « communauté », où l’« universalisme » était remplacé par le « cosmopolitisme », etc.

Marine Le Pen elle, pirate les mots pour recouvrir le discours traditionnel d’extrême droite, identitaire, islamophobe et anti-immigration, d’un voile républicain. La tradition familiale et frontiste est perpétuée. Et Florian Philippot, le vice-président, conseiller privilégié de la présidente, voudrait faire croire à l’apparition d’un nouveau Front national depuis l’éviction du fondateur ?

Jean-Claude Jaillette – Marianne N°968