Tous les radicalisés ne viennent pas de banlieue…

… Psychanalyste et professeur à l’université Paris-Diderot, Fethi Benslama a tenter de dresser le profil psychologique de ces jeunes qui ont basculé dans le terrorisme.

  • On est frappé par la grande jeunesse de ces terroristes, qui ont souvent entre 15 et 25 ans. Peut-on indexer l’âge à cette dérive ? En somme, y a-t-il une part purement pulsionnelle dans ces actes ?

Fethi Benslama – Si on a constaté cette dimension de la jeunesse des radicalisés, on en a peu tiré les conséquences pour penser le phénomène de la radicalisation d’une manière générale et le passage à l’acte violent particulièrement. L’islam et la banlieue servent à des raccourcis d’explications causales. Le sociologisme ambiant, qui prend ses concepts pour la réalité, en est responsable.

Tous les radicalisés ne viennent pas de banlieue et cette dernière est hétérogène en termes de classes et de religions ; ils n’appartiennent pas non plus aux seules classes défavorisées, beaucoup viennent de la classe moyenne, voire plus. Selon le rapport du député Sébastien Pietrasanta (“La déradicalisation, outil de lutte contre le terrorisme” – ndlr), 56 % des radicalisés ne sont pas de familles musulmanes ou migrantes, ce sont des convertis.

En revanche, si on part des situations concrètes et de l’approche clinique, on voit que les radicalisés sont majoritairement des jeunes mineurs ou bien dont la crise d’adolescence s’est prolongée. Leur conduite relève des expériences extrêmes que vivent certains adolescents, telles que l’engagement suicidaire dans diverses pratiques, la toxicomanie, la délinquance ou la survenue de moments psychotiques, et la radicalisation peut être associée à ces engagements.

Il faut penser à partir de facteurs personnels de perturbation et dire : des jeunes en partie défavorisés, en partie de familles musulmanes, en partie de banlieue, souffrant de troubles de l’identité, ont choisi la radicalisation comme solution. Un certain nombre est tenté par le départ vers des zones de guerre ou le passage à des actes violents dans leur propre pays. J’estime que leur proportion est de 10 à 15 % environ de la totalité des radicalisés.

Je déduis cela également du rapport Pietrasanta, qui indique qu’au mois de juin, on comptait 4 500 radicalisés, dont environ 700 sont partis vers les zones de guerre et près de 200 qui en sont revenus. Le problème est la détection de la minorité potentiellement violente, parmi la minorité des radicalisés.

  • A quoi attribuez-vous leurs troubles identitaires ? A une sorte d’anomie, de misère affective et sociale ?

L’adolescence consiste en une transition biologique et psychique entre l’enfance et l’âge adulte, qui ne va pas de soi en général, parce qu’elle implique que “ce qui était n’est plus et pas encore ce qui vient”, selon le vers du poète Rainer Maria Rilke. Il y a un accouchement douloureux de soi pour donner naissance à un autre soi de sa propre création.

Pour certains adolescents, ce processus est bloqué ou donne lieu à des troubles qui peuvent aller jusqu’à des formes psychopathologiques. Ce sont les traumatismes dans la trajectoire de vie du jeune, les failles et les défaillances dans le milieu familial et social qui fragilisent la transition.

  • En quoi l’islam radical offre-t-il à ces jeunes un élan existentiel ?

Dans cette période de transition, il y a un recours important aux idéaux pour assurer le passage. Car les idéaux de l’enfance, d’origine parentale, ne tiennent plus la route. Il faut leur substituer d’autres idéaux de vérité, de justice, d’amour de soi-même et des autres que le sujet cherche et adopte.

Il y a donc un mouvement de désidéalisation et de ré-idéalisation avec un passage à vide, un entre-temps plus ou moins long. Quand les failles identitaires sont profondes, il y a du désespoir, une mésestime de soi qui va jusqu’au sentiment de n’être rien, ou ne valant rien. La blessure narcissique est si hémorragique et les tourments si lancinants que le suicide peut paraître un recours.

C’est là que l’offre radicale est susceptible d’intervenir et de fournir un idéal total qui transforme la fragilité en armure, qui convainc le sujet ravalé d’être quelqu’un d’important, un élu de Dieu, pouvant devenir un héros et s’affranchir des lois communes. Elle lui fournit une cause élevée, au milieu d’un groupe exalté qui le reconnaît, un chef auquel il doit obéissance, et aussi une prise en charge matérielle, il ne faut pas l’oublier.

On offre donc au sujet une sortie de l’impasse pour l’aventure et la gloire. Voilà que celui qui est au bord de l’inexistence a basculé dans une intensité d’existence qu’il trouve dans la guerre et dans le risque même de sa vie.

  • Comment comprendre que la logique du martyr séduise de jeunes Français, prêts à mourir pour une cause dont il est difficile de saisir le sens ?

L’adolescent est un passager de frontières multiples symboliques et imaginaires de lui-même et de son monde. Et parfois réelles et interminables, lorsqu’il est dans l’errance. Parmi les remaniements importants dans la période de la transition adolescente, il y a celui qui touche les limites entre la vie et la mort.

C’est pourquoi il y a tant de tentatives de suicides qui ne visent pas nécessairement la mort. D’ailleurs, certains, à l’issue de ces tentatives disent que se tuer ne signifiait pas pour eux mourir. Dans la logique de l’intensité que j’ai indiquée précédemment, l’emprise par le meneur sur le radicalisé peut l’amener à croire que la mort est un passage pour une vie meilleure au-delà.

L’auto sacrifice serait en quelque sorte un investissement pour une plus-value incommensurable. Il faut avoir à l’esprit que le martyr devient immortel, jouissant absolument de tout. Les gens normaux ont de la peine à le penser, mais les meneurs qui préparent les attentats-suicides sont de grands pervers qui prennent le contrôle total de la personne. Ils détectent ceux dont les potentialités suicidaires peuvent être utilisées.

Certains jeunes reculent au dernier moment, fuient ou se font exploser mais loin de la cible, tel le jeune Bilal Hadfi aux parages du Stade de France. Il se peut aussi qu’un dispositif de déclenchement à distance soit prévu par les organisateurs pour éviter que le candidat soit pris vivant.

  • Vous parlez d’un “idéal islamique blessé”, sur lequel prospère Daesh…

Le monde musulman a connu un passage dans la modernité catastrophique. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, l’islam a perdu définitivement sa puissance à gouverner, en Méditerranée et dans ses propres terres. Le dernier empire musulman, celui des Ottomans, est dépecé et occupé par les puissances coloniales, après six cent vingt-quatre ans d’existence. En 1924, intervient l’abolition du Califat et la fondation de la première république laïque en Turquie.

En 1928, c’est la naissance des Frères musulmans, la première organisation islamiste radicale, en réaction à ces événements. C’est là que naît l’idéologie de l’idéal islamique blessé qu’il faut venger, en restaurant le Califat et la puissance de l’empire islamique. Tous les mouvements de l’islam politique portent cette aspiration, jusqu’à Daesh, qui s’est donné le nom d’État islamique. Cet idéal blessé est en un sens comparable au motif de l’humiliation de l’Allemagne consécutif au traité de Versailles.

  • De plus en plus de commentateurs rejettent la “culture de l’excuse”, portée par les sciences humaines qui cherchent à comprendre. Comme si l’analyse des conditions d’émergence du terrorisme devait être évacuée au nom de la responsabilité individuelle. Comment vous situez-vous dans cette tension entre comprendre et juger ?

Expliquer n’est pas excuser, et dire que ces jeunes connaissent des troubles de l’identité ne supprime pas leur responsabilité. Les cas où l’article 121-1 du code pénal relatif à l’abolition de la volonté peut s’appliquer sont très rares.

Quant aux conditions sociales de l’émergence du terrorisme, tout le monde n’y succombe pas, sinon on aurait des centaines de milliers de terroristes. Il y a bien un facteur personnel prépondérant. Quand il y a violence ou projet criminel, la justice a la priorité, ce qui n’exclut pas ensuite la réhabilitation. Lorsqu’il y a radicalisation seulement sans violence, c’est l’insertion, la seconde chance républicaine, l’aide psychologique qui doivent prévaloir.

Jean-Marie Durand – Lis inrocks – Source