Une féministe dans le bidonville

Dans la « new jungle », Baby a fait passer les femmes du silence à la contestation sociale.

L’un de ses deux téléphones sonne. Dressée dans son jean et sa doudoune noirs, Baby répond en amharique, l’une des quatre langues qu’elle parle, avec le tigrigna, l’anglais et l’arabe. Un large sourire illumine son visage marqué : « C’était une femme d’ici, elle a réussi à passer la frontière ! Regardez, elle m’a appelé d’un numéro anglais ! », s’enthousiasme la jeune Éthiopienne de 29 ans.

Dans la « new jungle » de Calais, les bonnes nouvelles sont rares et vite emportées par le tourbillon d’une économie de survie en constante effervescence. Entre les immondices et les rondes des gendarmes mobiles, on se rase les cheveux, on construit une baraque en bois, on enterre les déchets. Et, au milieu de tout ça, Baby et son énergie débordante.

Depuis son arrivée dans le bidonville en mai dernier, Baby a fait de la vie des femmes de la jungle sa préoccupation première, choquée par les conditions d’existence dans lesquelles le gouvernement français les a abandonnées. Entre les toiles de tente et les allées boueuses du bidonville, elle étreint, sert des mains, plaisante avec les habitants du bidonville de 18 hectares, diffusant inlassablement son info du jour : « N’oubliez pas ! Meeting pour les femmes et les enfants à 14 heures dans le cinéma », ce gigantesque dôme blanc qui jure avec l’architecture locale de bric et de broc.

Quand on lui fait remarquer que tout le monde semble la connaître, Baby sourit malicieusement : « C’est ma maison ici. Je vis dans la jungle. » Mais sa notoriété vient surtout de son engagement sur le terrain. « En Afrique, on m’avait parlé du droit des femmes et des réfugiés en Europe. Je n’ai vu ni l’un ni l’autre en arrivant ici  », s’indigne-t-elle.

Un souci des droits fondamentaux qui ne vient pas de nulle part : après des études juridiques à Addis-Abeba, elle a dirigé une association de défense et d’aide aux filles de fermiers expropriés par le gouvernement. Là-bas, son militantisme ostensible pour la cause des femmes dérange le pouvoir, et Baby fuit l’Éthiopie en 2013 pour rejoindre le Soudan. Puis, comme tant d’autres, elle traverse la Libye, la Méditerranée et l’Italie, avant de parcourir la France dans l’espoir, déçu, d’atteindre le Royaume-Uni.

Alors Baby continue son combat ici et, dès qu’une femme intègre le bidonville, elle prend son nom, son numéro, s’assure qu’elle a bien de quoi s’habiller et un endroit pour dormir. «  On l’entend beaucoup, elle parle beaucoup », remarque un migrant. À force d’échanger leurs informations, ses amis et elle savent précisément qui s’installe, qui part, qui passe la frontière, qui y perd la vie, hélas. Grâce à ce réseau, Baby a pu organiser plusieurs manifestations en plein bidonville.

« La première, c’était le 7 juin », se remémore-t-elle. «  Nos revendications ? C’est très simple : la liberté de circulation.  » Sur l’une des vidéos témoins, qu’elle montre fièrement, une trentaine de femmes scandent des slogans anglais de sa confection : «  Nous ne somme pas des animaux, nous sommes des êtres humains ! Nous avons le droit de traverser toutes les frontières. » Au milieu du chaos d’individus atomisés de la jungle, Baby a réussi à créer un collectif politisé. Mieux, pour Yohanna [Prénom modifié], une Érythréenne de 26 ans, ces manifestations ont constitué ses premiers actes politiques.

L’activisme de Baby est endurant, bricolé avec les moyens du bord. Ses amies y voient la marque d’une « femme forte », «  qui veut tout savoir, tout commander », sourit un voisin. Un peu plus tôt dans l’après-midi, le meeting a finalement été annulé : devant une cohorte impressionnante de gendarmes mobiles, les migrantes ont pris peur. « Elles sont nouvelles, elles ne savent pas que cette présence est quotidienne », regrette Baby, désemparée.

Dans la cabane d’une amie, un peu à l’écart de l’animation, l’énergie de la jeune femme s’essouffle. Elle s’autorise à moins de jovialité que d’ordinaire. Tout en ôtant son turban et en appliquant de l’huile dans ses cheveux « pour les démêler », elle répète : « Ma famille, oubliez. Je ne veux pas en parler. » Usée moralement et physiquement par les conditions de vie, les faux espoirs, l’immobilisme des pouvoir publics. «  Je suis fatiguée, j’ai tellement mal à la tête », souffle-t-elle. Ses plus fidèles soutiens sur place sont « passées »… ou mortes en essayant de traverser cette « frontière qui tue ».

Cette même frontière, d’ailleurs, qui lui a fauché un enfant à naître. Une chute en fuyant la police. Alors Baby confie avoir changé de combat : «  Aujourd’hui, j’incite les femmes à demander l’asile en France plutôt que d’essayer de traverser. C’est beaucoup trop dangereux. »

Puis l’espoir revient. Celui de parvenir tout de même à « passer » un jour et à témoigner, en Angleterre, puis au Canada, de la jungle, de cet endroit que tous cherchent à fuir mais où chacun est condamné à errer.

Clara Potier, Valentin Thomas Article paru dans Politis n° 1376Couv Politis N°1376

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