Régionales : Détournement électoral

En se focalisant sur le Front national, les grands médias ne contribuent pas à éclairer les enjeux d’un scrutin qui touche à des aspects importants de notre quotidien.

À entendre les grosses caisses médiatiques, l’enjeu des élections régionales est on ne peut plus simple. Il se résume à quelques questions qui tournent toutes autour du Front national. Combien de régions le parti de Marine Le Pen va-t-il gagner ? Au soir du premier tour, les candidats socialistes doivent-ils se retirer dans les régions où leur liste sera distancée et appeler à voter pour la droite pour empêcher une victoire de l’extrême droite ? Ou doivent-ils négocier une fusion technique avec les candidats des Républicains ? Dans la séquence précédente, le PS avait brandi la perspective de voir le FN parader en tête du scrutin et gagner des régions pour justifier son pseudo-référendum sur « l’unité de la gauche », lequel lui revient aujourd’hui en boomerang.

À focaliser le débat politique sur ces seuls aspects politiciens du scrutin des 6 et 13 décembre, nos confrères contribuent à placer la formation lepéniste au centre du jeu. Ils ferment également le cercle puisque rien ne semble plus exister en dehors des composantes du tripartisme. Ainsi, les JT ont de plus en plus tendance à n’évoquer les résultats des sondages qu’à travers le tiercé de tête. Et quand Europe 1 et iTélé organisent le 27 octobre, au siège de la Voix du Nord, une confrontation entre les candidats à la présidence de la région Nord-Pas-de-Calais/Picardie, leurs seuls invités sont Xavier Bertrand (Les Républicains), Marine Le Pen (FN) et Pierre de Saintignon (PS). Soit le plateau que France 2 avait imaginé, cinq jours plus tôt, pour apporter une touche de contradiction régionale à la présidente du FN ; la diva frontiste, on le sait, s’était dérobée. Pourtant, s’il est une inconnue dans ce scrutin, c’est moins le résultat de l’extrême droite que le niveau de l’abstention. Or, celui-ci conditionne en partie le score des listes FN. Plus il sera élevé, plus le poids relatif des voix des électeurs d’extrême droite sera fort, ces derniers étant davantage mobilisés.

En 2010, l’abstention avait atteint le taux record de 53,6 % au premier tour. Il pourrait être battu, selon un des très rares sondages qui l’a mesuré : l’étude Opinionway pour Metronews et LCI, publiée le 12 octobre, l’estimait à 55 %. Plusieurs facteurs se cumulent pour favoriser l’abstention aux régionales. Depuis les élections départementales, le gouvernement n’a rien fait pour endiguer la désaffection de l’électorat de gauche.

La date retenue pour l’organisation de ce scrutin n’est pas non plus de nature à favoriser la participation électorale : elle est inhabituelle et coïncide avec deux des trois dimanches où les Français font leurs courses de Noël dans des magasins spécialement ouverts à cette fin, lesquels mobilisent pour cela un nombre important de salariés qui devront établir une procuration s’ils veulent pouvoir voter. De surcroît, ces élections ont été convoquées en pleine phase finale de la COP 21, avec laquelle elles devront partager les temps d’antenne.

Enfin, le redécoupage régional, qui n’épargne que cinq des 21 régions de l’Hexagone, produit dans plusieurs d’entre elles un sentiment d’éloignement. Cela est d’autant plus préjudiciable que les futures assemblées régionales et leurs exécutifs voient, avec la loi NOTRe du 7 août 2015, leurs compétences étendues dans des domaines importants.

Certes, elles ont perdu la liberté que leur donnait jusque-là la « clause générale de compétence », une disposition qui leur reconnaissait une capacité d’intervention au-delà des attributions définies par la loi. Mais elles obtiennent une compétence exclusive en matière économique : élaboration du schéma régional de développement économique, d’innovation et d’internationalisation ; aides directes aux entreprises ; gestion des ports, aéroports et infrastructures nécessaires au développement économique et à l’emploi.

Les autres compétences des régions touchent à la formation professionnelle et aux transports. Elles aussi sont chargées des lycées publics et sont des acteurs importants pour la culture et le sport. Quand ces compétences et leurs enjeux sont ignorés des télés et radios au profit d’échanges sur des scénarios de politique-fiction, il n’est pas étonnant que les électeurs se désintéressent du scrutin.

Michel Soudais Article paru dans Politis n° 1376Couv Politis N°1376