L’État islamique nous connaît beaucoup mieux que nous ne le connaissons.

Directeur de recherche au CNRS, Pierre-Jean Luizard décrypte la stratégie de Daesh, le choix de ses cibles et les moyens de le contrer.

Dominique de Villepin a déclaré : “Faire croire que nous sommes en guerre est un piège” car ce serait adopter la rhétorique de l’État islamique et lui donner raison. Êtes-vous d’accord avec cette analyse ?

Pierre-Jean Luizard – Quand on est attaqué sur son propre sol avec la promesse de futures attaques, comment refuser le nom de “guerre” ? Il faut prendre au sérieux l’État islamique. Les attentats perpétrés en son nom ne sont pas seulement des actions “terroristes” provenant d’un groupe “barbare”.

Ils répondent à une stratégie politique délibérée de la part d’une entité qui a déjà des caractéristiques d’un Etat en formation. Selon cette stratégie, les enjeux moyens-orientaux et occidentaux doivent être liés malgré leurs différences évidentes. En entraînant les pays occidentaux dans la guerre, l’État islamique pense pouvoir prendre en otage les communautés musulmanes sunnites là-bas et ici. Il est désormais trop tard pour refuser le combat.

L’État islamique nous a déclaré la guerre : ne pas le reconnaître serait un aveu de faiblesse qui nous mènerait à notre perte. La force de l’État islamique n’est pas militaire : elle réside dans la faiblesse de ses ennemis au Moyen-Orient (les États irakien et syrien) et dans l’implication dans les conflits d’intérêts contradictoires de la part des pays voisins comme des grandes puissances. C’est là qu’il faut une coalition internationale porteuse de propositions aux populations qui ont fait allégeance à l’État islamique pour des raisons que nous devons prendre en compte. Il n’y aura pas de victoire purement militaire contre l’État islamique.

L’État islamique avait choisi de s’attaquer à un symbole le 7 janvier – la liberté d’expression – et à une communauté – la communauté juive. Pourquoi a-t-il frappé aveuglément dans les Xe et XIe arrondissements de Paris ce 13 novembre ?

Aveuglément ? Peu probable. Ce que visait l’État islamique était cette jeunesse bobo française qui a élu domicile dans ces arrondissements. Parce qu’elle symbolise un mode de vie insouciant, mais surtout parce qu’elle illustre mieux que tout autre milieu les espoirs (et les illusions) attachés aux idéaux républicains français (lutte contre le racisme, les inégalités et les discriminations, empathie envers la population immigrée, tolérance envers l’islam comme “culture du monde” à Paris). En la choisissant pour cible, l’État islamique visait à faire sauter un écran de tolérance en opposition avec son projet : susciter la peur et des réactions communautaires en chaîne.

Comment l’État islamique cherche-t-il à diviser la population française ?

L’État islamique est engagé dans une tentative d’OPA sur les musulmans sunnites en France. Il table sur les réactions de défiance et de peur suscitées par ses actions terroristes. Ce projet peut sembler fou, mais qui aurait pu imaginer il y a une trentaine d’années que les Arabes sunnites d’Irak verraient dans leur majorité un groupe comme l’État islamique comme un pis-aller face à des dangers jugés supérieurs ?

Il y a une crise généralisée de l’autorité religieuse en islam sunnite dont profitent de nouveaux acteurs musulmans. L’État islamique est très au fait de nos contradictions et de nos faiblesses. Il nous connaît beaucoup mieux que nous ne le connaissons.

On a l’impression que plus on attaque l’État islamique sur son territoire, plus il grossit et nous attaque en retour. Sommes-nous en train de l’alimenter ?

Plus on l’attaque ? Jusqu’à présent, la riposte s’est limitée à des campagnes de bombardements aériens qui n’ont fait que souder un peu plus la population avec l’État islamique. Les Occidentaux comptent sur des forces locales (Kurdes, armée irakienne) et régionales pour éviter d’engager leurs soldats au sol. C’est le piège tendu par l’État islamique.

Car déléguer l’engagement au sol à des forces liées au conflit aggrave les choses et conforte l’État islamique dans sa propension à s’imposer comme seul défenseur des Arabes sunnites. Mossoul est une grande ville arabe et ne sera pas “libérée” par des Kurdes ! Il n’y aura pas de victoire face à l’État islamique sans volet politique qui évite, en Syrie, le piège du recours au régime de Bachar al-Assad.

C’est la première fois que des attentats kamikazes ont lieu en France. Qu’est-ce qui conduit des fanatiques à se sacrifier pour l’État islamique sur le territoire français ?

Le martyre est le seul moyen pour l’État islamique d’affronter les grandes puissances à égalité. Huit jihadistes prêts à mourir ont ainsi mis un pays en émoi.

L’État islamique est-il un phénomène purement religieux et purement moyen-oriental ?

L’État islamique est un phénomène à la fois politique et religieux. C’est une manie française que de séparer le politique et le religieux. Mais nous perdons souvent de vue que d’autres ne sont pas comme nous voudrions qu’ils soient. On a même créé un néologisme, l’“islamisme”, pour définir un islam “politique” souvent vu comme une “déviation” du “bon” islam. L’islam n’a jamais séparé politique et religion… sauf dans les politiques religieuses de la France coloniale, reprises aujourd’hui par certaines élites politiques françaises.

Quelles erreurs faites par le passé en Irak et en Afghanistan par l’Occident ne faut-il pas reproduire aujourd’hui ?

En Irak, les Américains n’avaient pas anticipé qu’il leur faudrait reconstruire un nouvel Etat au moment de l’invasion du pays par leurs soldats. L’échec de cette reconstruction a ouvert grand les portes à l’État islamique, dont l’Irak est le berceau. Quant à l’Afghanistan, l’État n’y a pas manifesté sa capacité à accueillir tous les Afghans sur la base d’une citoyenneté partagée. Dans les deux cas, la question de la légitimité de l’État est posée.


Dernier ouvrage paru Le Piège Daech – L’État islamique ou le Retour de l’Histoire (La Découverte)


Mathieu Dejean – Les Inrocks – Source