Compétence, incompétence, qui décide ?

Le mot incompétence est apparu au XVIe siècle, soit 300 ans après son antonyme : compétence, du latin competere (convenir à, par extension : pouvoir agir) dont ont dérivé, par exemple: compétition, compétitivité, etc.

Que le terme incompétent ait mis trois siècles avant d’entrer dans l’usage, impliquerait-il que, durant cette période, de la 9e croisade de Louis IX à la conquête de l’Amérique, toutes les actions aient été couronnées de succès, grâce aux capacités de ceux qui les engageaient?

En un temps où l’esprit de compétition et de concurrence, notamment commerciale, était déjà ancré, comme le montre le périple de Marco Polo, n’existait-il pas d’échecs retentissants dus au manque de compétence ? Tous les objectifs étaient-ils atteints par la grâce d’un chef fort habile et de subalternes dévoués, tout aussi pétulants ? Laissons là les supputations.

Aujourd’hui, les deux termes envahissent notre quotidien, particulièrement dans le monde du travail.

Dans un groupe (le préfixe com, du latin cum, signifiant avec), la compétence de chacun est mise au service d’un but commun. Et, partant, l’incompétence constituerait une entrave à la réussite. Voici pour l’usage courant du terme. Il est également présent dans le cadre juridique.

Un magistrat peut se déclarer incompétent à poursuivre une procédure, car son champ d’intervention ne l’y autorise pas.

Pour la même raison, ce magistrat à le pourvoir, que lui confère la loi, de refuser à une autorité de décider de l’issue d’une affaire, déclarant ladite autorité incompétente.

On le voit : selon le contexte dans lequel le mot est employé, son acception diffère.

Dans l’environnement social, on avance souvent le manque de connaissances ou d’habileté d’une personne pour l’écarter d’une activité. Ainsi, les discours de stigmatisation à l’encontre des chômeurs ou des pauvres sous-entendent un déficit de compétence ajouté au peu de volonté de « rebondir», selon la vulgate actuelle. Jean Epstein, cependant, estime que chacun de nous possède des compétences que les situations de précarité tendent à occulter et que les personnes elles-mêmes ne connaissent pas.

Selon le psychosociologue, l’association d’entraide, véritable libre-service de la solidarité, offre un espace d’échanges où peuvent s’exprimer des compétences enrichies par l’expérience.

Ainsi, le fait de basculer dans la pauvreté n’implique pas pour autant la perte des savoir-faire. Alors si, de haut en bas de l’échelle sociale, tout le monde – cela inclut les précaires, y compris ceux vivant dans la rue – possède des compétences en quelque domaine, le terme d’incompétence serait-il en passe de tomber en obsolescence et appelé à disparaître ?

Voire!

Christian Kazandjian –Revue convergence

 

 

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