Solidarité en 2015, quelle valeur a-t-elle ?

La solidarité est un des modes d’échanges qui régissent les rapports humains ; elle le sera de plus en plus, eu égard à la globalisation croissante.

Cet article a été « posté » avant les événements des attentats du vendredi 13 nov en soirée, pour autant la solidarité reste tout aussi valable après ces tueries aveugles. MC

Par le passé, la charité a prévalu, jusqu’à la création, au XIX e siècle, de groupements aux intérêts communs (coopératives, syndicats), puis des associations à but non lucratif, en France, à partir de la loi du 1er juillet 1901. Peu à peu, la notion de solidarité s’est affirmée et n’a cessé d’évoluer. Elle s’exprime à travers la philanthropie, le mécénat – pratiques séculaires – le bénévolat, les dons. Présent à tous les échelons de la société, le don constitue un des piliers importants de la solidarité.

Dans son Essai sur le don de 1924, l’anthropologue Marcel Mauss détermine trois étapes : donner, recevoir, rendre. Cette définition renferme une forme de piège qui place le bénéficiaire dans un état d’infériorité impliquant qu’il se sente tenu de retourner la faveur. La formule du Secours populaire : « la main qui donne est l’égale de celle qui reçoit» tend à effacer ce rapport.

Les propos d’Ali, plâtrier peintre au chômage à Metz et père de deux fillettes, en sont une illustration: « Si mon réfrigérateur est plein grâce au SPF, il est normal que je verse une contribution; c’est important car on ne se sent pas diminué. » Il se dit « prêt à s’investir comme bénévole ». L’association de solidarité constitue un cadre propice à une transition de l’accompagnement vers le bénévolat. Une personne, même en situation de précarité, s’y trouve plongée dans un climat d’attention ; elle peut faire valoir des compétences qu’elle-même aura minimisées, voire occultées.

Pour le psychosociologue Jean Epstein, dans l’association, « on préfère voir des gens « avec » : avec une histoire, avec des compétences, plutôt que des gens « sans » : sans domicile, sans papiers, sans travail. » Il en va de même avec les personnes âgées. « Les échanges intergénérationnels, ajoute-t-il, brisent la solitude et permettent aux aînés de transmettre leur expérience, en se sentant utiles. La défiance envers les jeunes, qui croît avec la crise, s’estompe lors de ces échanges. » Élaborer des projets, sur un pied d’égalité, en citoyens égaux, constitue un véritable laboratoire du « vivre-ensemble », dont les événements tragiques récents (attentats de janvier 2015, drame des réfugiés) ont démontré la nécessité.

Aujourd’hui, comme au siècle dernier, le monde vit une explosion des phénomènes migratoires, résultant, comme alors, des guerres ou des crises économiques. Les mêmes causes contraignent à l’exil de jeunes adultes et des familles et les poussent à risquer leur vie pour aide obéissant à des critères occidentaux et qui ne correspond pas aux besoins réels. Pour le SPF, engagé dans 65 pays, travailler avec un partenaire local apparaît indispensable.

Comme le souligne l’universitaire Elisabeth Hofmann : « Il est important de se rendre sur place, de dialoguer, de jeter les principes de base d’une collaboration saine. Le choix du SPF d’acheter les produits d’urgence sur place, en respectant la volonté des populations locales, paraît un principe de bon sens, bon pour l’économie locale et aussi conforme aux valeurs éthiques et d’écologie. Mais, ajoute-t-elle, la situation se révèle presque toujours plus complexe qu’on ne l’imaginait. On apprend qu’il n’existe pas de solution simple et rarement une solution idéale pour toutes les parties prenantes. »

Des propos corroborés par Danielle Momméja, du SPF d’Indre-et-Loire : «A l’étranger, on apprend de nouvelles formes d’action ; face au manque de moyens, on doit inventer sans cesse. Ces échanges sont enrichissants pour construire un monde solidaire. »

Ce qui vaut pour l’international, vaut pour la France. Lors de catastrophes naturelles, de la rupture du barrage de Malpasset, en 1959, aux récentes inondations dans le sud de la France, les bénévoles entrent en contact avec les sinistrés pour évaluer les besoins.

Un rôle d’aiguillon auprès des pouvoirs publics

Parallèlement, mairies et préfectures sont approchées pour dispenser l’aide la plus efficiente possible; ici, l’association assure son rôle d’aiguillon auprès des autorités *. Réhabilitation et accompagnement juridique suivent l’aide d’urgence. Cette phase offre la possibilité de nouer contact avec des personnes ne connaissant que peu ou pas le SPF. L’expérience prouve que les personnes accompagnées lors d’une action (Journée des oubliés des vacances, fêtes de Noël, etc.) sont plus enclines à devenir bénévoles.

Les solidarités reposent sur un socle : l’éducation populaire. Elle aide les personnes précarisées à comprendre et revendiquer leurs droits sociaux: pratique du sport, accès aux vacances, à la santé, à la culture. Bénévoles et salariés apportent leurs connaissances en matière de gestion, de logistique, de management, de psychologie – comment bien accueillir ceux qui sollicitent une aide – expérience que renforcent les séminaires, la formation, la lecture des publications, l’activité sur le terrain. S’engager dans le combat collectif contre la pauvreté permet d’en analyser les mécanismes, d’être plus efficace pour la soulager, grâce au partage d’expériences. Il en est ainsi avec la prévention : le Secours populaire a fait siennes les campagnes de détection du diabète, de lutte contre l’obésité.

Face aux lourdeurs administratives, l’association se révèle, au plus près des besoins, souvent plus réactive pour orienter les personnes (sans toutefois se substituer aux pouvoirs publics), du fait de son organisation (antennes d’accueil et relais-santé, dont certaines mobiles). Pour mieux comprendre et donc mieux agir, il est nécessaire de nouer des partenariats avec d’autres associations, des institutions, des fondations, des entreprises.

La solidarité, un des piliers qui fonde la nation française – complément au terme de fraternité du triptyque inscrit au fronton des édifices publics – est vivace, malgré l’impression, amplifiée par les médias, que la tendance est au repli. On l’a constaté quand les citoyens se sont mobilisés lors d’événements tragiques (tsunami en Asie, séisme en Haïti, attentats de janvier 2015, naufrages des réfugiés du Moyen-Orient et d’Afrique).

Mais, les jeunes qui s’engagent perçoivent souvent les grandes associations comme des institutions, avec leur lourdeur de fonctionnement et un bénévolat contraignant. Pourtant, la mobilisation spontanée, si elle permet d’offrir une aide rapide à un SDF, à une personne âgée, se heurte à des limites, à l’heure où il est nécessaire d’élargir le champ d’action. Il faut alors se rapprocher d’une association. Camille, étudiant, et Marie, au chômage, jeunes dirigeants d’un club de football lorrain, ont, en 2014, demandé aux membres du club de collecter des jouets, confiés ensuite au Secours populaire pour le Noël des enfants défavorisés. Les deux jeunes gens se disent « étonnés par l’entrain de ces gamins de 11-12 ans ». Ils promettent de renouveler l’expérience cette année.

Les enfants, acteurs de la solidarité

Parler de nouvelles solidarités implique d’intégrer un acteur nouveau, longtemps considéré comme incapable de prendre des décisions : l’enfant. La Convention relative aux droits de l’enfant, ratifiée en 1989 par l’ONU et signée par 192 pays, énonce quatre principes fondamentaux: intérêt supérieur de l’enfant, non-discrimination, droit de vivre, de survivre et de se développer, respect des opinions.

Le mouvement copain du Monde, créé en 1992 au sein du SPF et fort de 90 clubs en France, inscrit son action dans les objectifs de la Charte. De l’apprentissage, la solidarité passe au stade des actes, comme le démontrent les collectes pour la reconstruction d’écoles, en Haïti ou au Népal, et l’accueil de petits étrangers dans les 17 villages copain du Monde.

Parallèlement, des clubs ont vu le jour à l’étranger et des vacances ont ainsi pu être offertes sur place, par exemple, cet été, à 100 enfants à Madagascar; en Palestine, 600 petits Gazaouis ont pu panser les blessures psychologiques dont ils souffrent depuis les bombardements de 2014. Une initiative qui fait suite à l’aide d’urgence apportée, alors, par le SPF et son partenaire Palestian Medical Relief Society.

En vue de ses Assises, du 20 au 22 novembre, le SPF a ouvert la réflexion. Dix rencontres, dans dix villes, dont Paris, Metz et Lyon, ont permis de croiser les idées. Richard Béninger, secrétaire national du SPF, note que « ces échanges ont démontré que la solidarité est une valeur qui s’universalise et qu’elle nécessite une mise en commun des volontés et des actes. » Ces rendez-vous ont fait émerger des pistes pour l’action.

L’association, en libérant les énergies, par l’échange d’idées, permet aux personnes accompagnées, aux bénévoles, aux donateurs et mécènes, d’élaborer des projets et de mener des actions où tous agissent en citoyens responsables, en un véritable laboratoire de la solidarité au service de l’humain.


Christian Kazandjian – Revue Convergence – N° 345


 » Henriette Steinberg, Vigie et aiguillon des pouvoirs publics, le Secours populaire français, éd. Les Balustres, Secours populaire, 15 euros.