Etats-Unis le nouveau black power

C’est parti d’un hashtag que se sont accaparé les sympathisants de la cause noire aux USA. Le mouvement Black Lives Matter, encore peu organisé, rappelle pourtant par son ampleur l’activisme des années 60-70.

Au départ, une sensation de nausée. Un soir de juillet 2013, au comptoir d’un bar d’Oakland, Alicia Garza regarde les infos avec deux amies et encaisse le dénouement d’une affaire qui a mis l’Amérique en émoi : George Zimmerman, le meurtrier de Trayvon Martin, un ado noir de 17 ans sorti acheter des Skittles, est acquitté par un jury presque entièrement composé de femmes blanches (cinq jurées sur six). Peu après le meurtre, Barack Obama déclarait que, s’il avait un fils, « il ressemblerait à Trayvon ».

Trentenaire impliquée dans la défense des travailleuses à domicile en Californie, comme les infirmières ou les femmes de ménage, Alicia Garza rédige sous le coup de l’émotion une note sur Facebook, qu’elle conclut par ces mots : « Black people. Hove you. I love us. Our lives matter » (« Peuple noir. Je vous aime. Je nous aime. Nos vies comptent. »). Une de ses amies, Patrisse Cullors, contracte la formule, terminant chacun de ses posts avec le désormais fameux #blacklivesmatter. Trois mots qui sonnent comme un cri de manif, un cri de détresse et de révolte.

Le hashtag est d’abord utilisé par une poignée d’activistes, puis relayé par des centaines de milliers de gens, impliqués ou non sur le terrain. Avec la succession de bavures policières depuis l’affaire Zimmerman, « Black lives matter » devient l’un des slogans les plus puissants aux Etats-Unis depuis le « Black power », il y a près de cinquante ans. Il accompagne les retweets d’articles, vidéos, photos de manifs et de sit-ins. Le climat est atteint lors des émeutes de Ferguson, en août 2014, quand les activistes l’utilisent pour twitter l’heure et l’endroit des, rassemblements. De slogan, Black Lives Matter se mue en mouvement.

Les bavures policières se suivent et se ressemblent.

Chaque affaire traîne en longueur et chaque atermoiement des tribunaux locaux replonge le couteau dans la plaie pour les citoyens noirs du pays, qui ont le sentiment d’être pris pour cible. L’actu du moment est particulièrement déprimante.

Dans l’Ohio en novembre 2014, Tamir Rice, un enfant de 12 ans, est abattu par un policier dans un parc de Cleveland (le gamin tenait dans la main un pistolet en plastique). Il y a quelques jours, lors de l’audience préliminaire du policier, deux experts de l’équipe du procureur ont déclaré que la mort du petit garçon était « regrettable » mais que l’action du policier était « raisonnable ».

Un jury populaire doit maintenant décider si l’officier fera l’objet de poursuites. Il y a aussi les suites de l’affaire Freddie Gray, dont la mort en détention à Baltimore est la conséquence directe des violences policières dont il a été l’objet. Ce décès a déclenché en avril plusieurs jours de manifestation et d’émeutes. Cinq des six officiers inculpés, notamment pour meurtre, estiment que leur déposition faite le jour de la mort de Gray doit être invalidée, car recueillie dans de mauvaises conditions. Le procès est prévu le 30 novembre.

Des dizaines d’autres affaires, bien qu’elles aussi documentées par des enregistrements vidéo, n’ont pas bénéficié d’un tel écho. Pour Sheetal Dhir, de l’American Civil Liberties Union, une ONG qui milite pour les libertés civiles et travaille avec Black Lives Matter, le destin médiatique d’une affaire est lié en partie à la position de la famille du mort. « Si elle est influente, si le défunt est diplômé, leur cause a plus de chance d’être entendue. » L’impitoyable cycle des news est aussi responsable. « Si les chaînes n’ont rien à se mettre sous la dent quand la bavure se produit, elle sera mieux diffusée. C’est triste, mais c’est comme ça. »Sheetal sait de quoi elle parle : elle a été productrice pour Al Jazeera et ABC News avant de rejoindre le monde associatif.

Combien de Noirs non-armés morts sous les balles de la police aux Etats-Unis cette année?

Y en a-t-il plus ou moins qu’avant? Il n’y a pas de réponse précise à ces questions, faute de statistiques. « Le millefeuille des polices (municipale, d’Etat, FBI… – ndlr) rend la comptabilité difficile, embraye Sheetal, et en l’absence de témoins, il est facile pour la police de maquiller un rapport. » L’esprit de corps est aussi une qualité de base de la police : on ne balance pas un collègue. Sites et journaux regroupent les infos à la louche. Counted, un blog du Guardian.us, recense, au 15 octobre, 901 Américains tués par la police. Parmi eux, 64 Noirs non-armés. Le Washington Post en recense, pour sa part, 769 dont 28 Noirs non-armés.

Une disparité qui s’explique par la difficulté à recouper ce genre d’informations : la généralisation de la vidéo sur les téléphones portables a certes changé la donne mais l’outil n’est pas infaillible (angle, qualité ou luminosité). Enfin, le meurtre de Trayvon Martin ne serait pas pris en compte dans ces statistiques car. George Zimmerman n’était pas policier, mais vigile dans un lotissement. Les policiers morts en exercice sont, quant à eux, comptabilisés depuis longtemps, et les chiffres sont en hausse. Selon le FBI, le nombre de policiers morts dans des attaques (felonious kilts) a grimpé de 89% entre 2013 à 2014, passant de 27 à 51 victimes.

Depuis les émeutes de Ferguson et Baltimore, Black Lives Matters est un mouvement citoyen multiforme et turbulent, fort de centaines de milliers de personnes qui retwittent vidéos et dernières informations en matière d’injustice raciale. Le mouvement ne lâche plus d’une semelle l’Amérique du statu quo et s’attaque aux problèmes raciaux au-delà de la violence policière : inégalité sur le marché du travail, discrimination, incarcération de masse, entraves au droit de vote… Dans le sillage des émeutes de Baltimore, le New York Times Magazine brosse le portrait d’un tandem d’activistes, DeRay McKesson et Johnetta Elzie, et qualifie BLM de « plus grand mouvement de protestation du XXIe siècle ».

Héritier de Martin Luther King?

La formule est tentante. Les activistes les plus impliqués s’inspirent des grandes figures du Mouvement des droits civiques, dont ils connaissent les discours par cœur. Mais le costume taille trop grand. « C’est comme au basket, quand les gens veulent trouver le nouveau Michael Jordan. Ça ne sert à rien, analyse Everette Taylor, 25 ans, élégant tech-entrepreneur de la Côte Ouest et supporter de la cause. Il n’y aura pas d’autre Michael Jordan, faut apprécier les joueurs d’aujourd’hui pour ce qu’ils sont. Le Mouvement des droits civiques a engendré des changements jamais vus aux Etats-Unis. Pour Black Lives Matter, il est trop tôt pour le dire. On les suit avec beaucoup de passion mais il n’a encore rien changé. » Pour sa part, Everette est impliqué dans Code 2040 (année au cours de laquelle on estime que les gens de couleur seront majoritaires aux Etats-Unis ndlr), une organisation qui facilite l’accès des Noirs et des Latinos à des emplois d’ingénieurs dans la Silicon Valley : un monde privilégié, traditionnellement blanc et masculin.

Mais Black Lives Matter accuse une faiblesse liée au support qui l’a vu naître : sur Twitter règne un brouhaha déstructuré. « Les médias sociaux créent une culture de l’instant, une attention virale mais très courte et une atmosphère d’empathie de pacotille, analyse Taylor. Les supporters sont réactifs le temps d’un retweet et retournent à leurs affaires une fois la colère passée. La force du mouvement est aussi sa faiblesse. Les leaders doivent utiliser les étincelles de l’indignation pour interpeller les législateurs, s’entendre sur une stratégie. Les manifs, les followers, c’est bien. Mais il faut vite définir un plan pour qu’on obtienne des résultats en termes de lois. »

L’influence de Black Lives Matter dans le débat quotidien a pris une réelle ampleur : on a rarement autant parlé d’injustice raciale dans les médias américains. Le hic, c’est la stratégie de communication. Entre les créatrices du hashtag basées en Californie et le groupe de Ferguson, les sensibilités diffèrent. Aujourd’hui, c’est le groupe de Ferguson, soudé autour de DeRay McKesson, un instituteur gay de 30 ans, reconnaissable à sa doudoune sans manches bleue, qui semble assumer le rôle de courroie de transmission avec les médias mainstream et les politiques. Il a notamment décroché une rencontre avec Hillary Clinton en tête à tête très récemment.

Clinton n’est pas une alliée naturelle de Black Lives Matter, même si le capital sympathie de Bill Clinton chez les Afro-Américains a toujours été élevé. C’est sous Bill Clinton que les lois carcérales les plus répressives ont été votées aux Etats-Unis, accélérant la tendance qui donne aujourd’hui à l’Amérique l’air d’un pénitencier pour citoyens de couleur. Hillary a donné des gages lors de l’entretien, qualifiant le racisme de « pêché originel » des Etats-Unis.

Elle a aussi reconnu que son mari avait « commis des erreurs » et réclamé un « vrai débat national » pour mettre fin à « l’emprisonnement de masse ». Clinton et l’appareil démocrate surveillent le mouvement comme le lait sur le feu, des activistes ayant également interrompu en août dernier à Seattle le meeting d’un autre candidat à l’investiture, Bernie Sanders. En effet, si l’électorat noir ne se déplace pas dans les urnes, le risque est de perdre des Etats indécis, comme l’Ohio. Un scénario cauchemar. IL faut donc donner des gages à la cause, tout en restant assez vague sur les promesses.

Ces avancées sont autant de petites victoires, qui confèrent au mouvement sérieux et légitimité. Elles l’éloignent du danger permanent d’être dévoyé par des exaltés qui utilisent le hashtag pour des messages haineux sans réfléchir aux conséquences. Le 3 septembre, un homme de 20 ans a été arrêté dans le Maryland pour avoir twitté : « Ce soir, c’est la purge à La Plata (sa ville de résidence – ndlr). Tuez tous les Blancs. » De même, sur le terrain, une poignée d’activistes a défilé le week-end du 10 octobre à Washington avec le Nation of Islam de Louis Farrakhan. Farrakhan, vieux croquemitaine de la lutte raciale de 82 ans, est partisan d’une ségrégation à l’envers, anti-gay, anti-avortement et antisémite.

S’associer avec lui, c’est pain bénit pour l’opinion républicaine, qui qualifie le mouvement de haie group. Avec de tels amis, Black Lives Matter n’a pas besoin d’ennemis. « Beaucoup de gens utilisent le hashtag sans comprendre le mouvement, regrette Everette, et nos adversaires utilisent ces moments de faiblesse. C’est une chose d’être agressif, parce que la réalité est agressive et beaucoup de gens dans ce pays ne veulent pas voir la réalité en face. Je voudrais que les gens prennent le temps de comprendre le message, pour le diffuser de manière positive. »

Maxime Robin – Les Inrocks – Source