Pourquoi avoir assassiné Kadhafi ?

Les politiques libyens se querellent tandis que le pays s’effondre, poussant la population à regretter le lynchage du dictateur et son règne, quand la sécurité et le pouvoir d’achat étaient assurés. [Personne ne dit merci Sarkozy-BHL !- MC]

Dessin de Riber - StockolmeDessin de Riber (1)

Le 20 octobre, cela a fait quatre ans que le dictateur libyen Muammar Kadhafi a livré son dernier combat dans sa ville natale, Syrte. En 2011, une vidéo amateur le montrait ensanglanté, entouré de rebelles qui le poussaient à l’arrière d’un pick-up. Une chose est sûre, il a été capturé vivant et n’a peut-être subi que de légères blessures. Il n’a été déclaré mort que pendant son transport à Misrata, à environ 250 kilomètres au nord de Syrte.

Des militants des droits de l’homme estiment que Kadhafi et ses compagnons ont été sommairement exécutés. L’homme à qui l’on attribue sa capture, Omran Shaaban, est lui-même mort dans des circonstances peu claires.

Kadhafi injustement traité

Quatre ans après la mort de Kadhafi, la Libye ne va pas mieux du tout. Vu l’état actuel du pays, il est presque logique de supposer ce qui se serait passé s’il était encore en vie. On peut considérer que sa mort marque une date dans l’histoire de la Libye, pour autant elle n’a pas eu d’heureuses conséquences pour le pays. C’est pourquoi tant de Libyens auraient aimé qu’il soit jugé. Beaucoup d’entre eux estiment que Kadhafi a été injustement traité.

Abdurrahman, un ancien commandant rebelle qui tient à garder l’anonymat, pense que c’était une erreur de le tuer et qu’il “aurait dû être jugé, parce qu’il savait énormément de choses et aurait apporté des réponses à tant de questions en suspens”. Il estime par ailleurs que Kadhafi a été tué parce que certaines agences de renseignements étrangères pensaient qu’il pourrait mettre dans l’embarras de nombreux leaders mondiaux si on lui donnait cette tribune. Il ajoute que l’ancien dirigeant libyen est encore populaire.

En effet, de nombreux Libyens aiment à comparer leur pays aujourd’hui avec ce qu’il était sous le régime de Kadhafi. La Libye est désormais au bord de la désintégration, avec deux gouvernements qui revendiquent la légitimité et la représentation populaire. Dans le même temps, l’Etat islamique (EI) progresse rapidement, tant à l’est qu’à l’ouest du pays.

Plusieurs milices fonctionnent simultanément, le système judiciaire est presque paralysé. Les arrestations arbitraires, les enlèvements et les assassinats ont toujours lieu, même s’ils sévissent à une moindre échelle qu’il y a trois ans. Echanges de tirs sporadiques, barrages routiers et coupures d’électricité sont devenus monnaie courante.

Benghazi a presque été entièrement détruite lors de la guerre, encore en cours, entre l’armée libyenne du gouvernement internationalement reconnu, établi à El-Beïda [dans l’est], et des factions islamistes qui se concentrent principalement près du front de mer, au nord de la ville. Toutefois la capitale, Tripoli, est sous le contrôle du gouvernement – un gouvernement que personne ne reconnaît, constitué après une guerre sanglante qui a pris fin en août 2014. La vie pour les Libyens moyens dans la capitale s’est peut-être un peu améliorée par rapport à ce qu’elle était il y a un an, mais la situation est loin d’être revenue à la normale.

La sécurité laisse encore à désirer et la population a du mal à joindre les deux bouts, en raison de l’inflation galopante et de la rareté des produits alimentaires subventionnés. Les services médicaux sont presque inexistants, ce qui oblige les gens à aller se faire soigner en Tunisie. Ceux qui cherchent à se rendre en Europe ont encore plus de difficultés, car toutes les ambassades occidentales se sont retirées du pays. Résultat, les Libyens doivent se rendre en Tunisie pour demander un visa.

La production pétrolière, principale source de revenus pour l’Etat, a baissé d’un tiers et la Libye produit moins de 500 000 barils par jour, ce qui prive le trésor public des moyens nécessaires pour payer des milliers de fonctionnaires. Les salaires dans la fonction publique ont au moins trois mois de retard.

Tous les grands projets d’infrastructures qui étaient engagés quand les troubles ont commencé, il y a quatre ans, ont été interrompus. Les entreprises étrangères ont dû partir. Aujourd’hui, les grues rouillées qui émaillent le paysage urbain de Tripoli rappellent cette époque. Des milliers de Libyens ont été déplacés à l’intérieur du pays, tandis qu’on estime à 1 million le nombre de citoyens obligés de se réfugier à l’étranger, notamment en Egypte et en Tunisie.

Dans la plupart des établissements d’enseignement, l’année scolaire n’a pas encore commencé, si bien que les enfants passent la plupart du temps à jouer dans des rues peu sûres.

Entre-temps, les factions politiques poursuivent leurs querelles sur la composition du prochain gouvernement, qui fait actuellement l’objet d’interminables pourparlers sous l’égide des Nations unies.


Mustafa Fetouri Source original:The National Abou Dhabi www.thenational.ae/ – Lu dans Courrier International – Source


Dessin de Riber paru dans Svenska Dagbladet, Stockholm.