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Mme Le Pen parle à la « France des oubliés ».

Mais oubliés par qui, sinon par une partie de la gauche ?

Le FN convertit la peur sociale en peur identitaire.

Ce n’est même plus un pronostic, c’est comme un événement qui appartiendrait déjà au passé : la défaite du Parti socialiste aux régionales paraît inévitable. Les augures lui prédisent neuf échecs sur les douze régions qui composent désormais la carte de France. Avec, dans ce tableau, quelques situations particulièrement cruelles, comme en Nord-Pas-de-Calais/Picardie et en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, où les socialistes, devancés par la droite et l’extrême droite, risquent de devoir choisir entre un maintien au second tour, qui reviendrait à assurer le triomphe de la famille Le Pen, ou un retrait au profit de Xavier Bertrand et de Christian Estrosi. Et avouons que pour qui se réclame de la gauche, voter Estrosi, c’est vraiment le bout du chemin ! Ce n’est évidemment pas seulement le problème des têtes de liste dans ces régions, deux illustres inconnus, qui vont à l’élection comme saint Sébastien monte au supplice. C’est peut-être un avant-goût de la présidentielle de 2017.

Ne pas ici de faire de la politique-fiction.

On connaît trop l’importance des contextes immédiats pour se risquer à ce jeu à deux ans de distance. Ce sont les grandes tendances du moment que l’ont doit essayer d’interroger. Celles qui font du Front national un potentiel parti de gouvernement, et de la social-démocratie un courant en plein désarroi. Et ceci explique peut-être cela. Le mouvement est quasi général en Europe. Un peu partout, les partis sociaux-démocrates déclinent alors que les droites populistes ont le vent en poupe, comme l’ont encore montré les législatives polonaises de dimanche. Et la liste est longue, avec toutes les variantes, du populisme ambigu au franchement facho, du brun au vert-de-gris  [1].

Or, les social-démocraties européennes ont dans ce glissement à droite une lourde responsabilité. Leur adaptation au libéralisme ne date pas d’hier. La crise économique, au mitan des années 1970, puis la financiarisation de l’économie sont évidemment passées par là. Le réformisme se caractérisait par une redistribution, même modeste, des fruits de la croissance. Sans croissance, il s’est trouvé face à un choix historique : ou bien se réorienter idéologiquement en intégrant pleinement la critique écologiste du productivisme, et en repensant la société sans croissance ; ou bien s’adapter au libéralisme.

On sait ce qui est advenu.

De Blair à Schröder, et de Mitterrand à Papandréou, c’est le choix de l’adaptation qui a prévalu. « Choix » est d’ailleurs un mot flatteur. C’est plutôt d’un certain fatalisme qu’il faudrait parler. On a voulu ensuite habiller de vertu ce qu’il faut bien appeler une « capitulation ». On a par exemple transformé l’Europe en idéal de substitution, en lieu et place de tout discours social. L’Europe, c’est bien, mais ça ne donne aucune garantie de politique sociale. Surtout si on en fait l’instrument de la concurrence « libre et non faussée »

Puis, peu à peu, l’impératif budgétaire est devenu l’unique obsession. Nos socialistes actuels y ajoutent un brin de zèle, jusqu’à donner l’impression d’une indifférenciation avec la droite. Là est le problème. La situation dans laquelle nos concitoyens finissent par penser que leur vote est sans importance, puisqu’ils auront de toute façon la même politique économique, engendre ce que les politologues appellent « le désenchantement ».

Du pain bénit pour l’extrême droite. Si on ajoute le déclin historique du Parti communiste et un contexte international anxiogène, on ne tarde pas à avoir un Front national aux portes du pouvoir. C’est Mme Le Pen qui dit à nos concitoyens, du moins ceux qui veulent bien la croire : « Moi, je vais vous défendre contre le chômage, la délinquance, l’islam, les immigrés… » Contre la grêle, les sauterelles et les ténèbres, et autres « plaies d’Égypte ». Elle parle à la « France des oubliés ». Mais oubliés par qui, sinon par une partie de la gauche ? L’escroquerie réside en ceci que le FN convertit la peur sociale en peur identitaire.

Hélas, même sur les thèmes pseudo-identitaires et sécuritaires, nos socialistes n’ont pas toujours offert une résistance à toute épreuve. Dans leurs rangs, certaines exaltations de la laïcité ont parfois fait chorus avec la droite. Et le traitement inhumain des immigrés (voire le scandale sans nom de la jungle de Calais !) n’a pas contribué à les distinguer de la droite.

Bref, on a l’impression qu’il y a fusion et confusion entre la droite libérale et la gauche de gouvernement sur les questions économiques, et une sorte de continuum infernal, de l’extrême droite à cette même gauche, sur les sujets identitaires. Et voilà pourquoi MM. de Saintignon et Castaner, nos saints Sébastien du Nord-Pas-de-Calais/Picardie et de Paca, risquent d’être fort embarrassés au soir du 6 décembre lorsqu’ils devront choisir entre donner leur région au Front national ou la céder à la droite, tout en liquidant leur propre parti pour au moins six ans.

Le mal est ancien et profond.

Denis Sieffert – Article paru dans Politis n° 1375Couv Politis 1375 [1] Lire à ce sujet le petit livre d’Élisabeth Gautier, Joachim Bischoff & Bernhard Müller, Droites populistes en Europe, Éd. du Croquant, 139 p., 10 euros.