Être jeunes issus des quartiers populaires.

Le sociologue Fabien Truong a montré le poids des représentations dans les parcours des jeunes issus des quartiers populaires .

Les histoires individuelles et leur étude dans la durée ont permis à Fabien Truong de démontrer que les travers imputés aux « jeunes de banlieue » sont des phénomènes éphémères qui ne concernent qu’une minorité. L’écrasante majorité des jeunes issus de ces quartiers aspirent à une vie « normale », malgré le poids des représentations.

  • Vous écrivez que « l’émeute tend à accentuer le hiatus entre ce que les émeutiers expriment et ce que les “autres” pensent d’eux ». Pouvez-vous développer ?

Fabien Truong : Les images de violence ont fait le tour du monde en 2005, véhiculant un imaginaire très fort lié à « la banlieue », sans toutefois dire grand-chose. Ce regard négatif s’est accentué de 2005 à 2015 avec l’addition de la question de l’islam et des débats sur « l’identité nationale ». Le système solidifie ce stéréotype et en fait quelque chose d’hyper-prégnant. Dans le débat imposé par certains intellectuels médiatiques, tout le monde parle ainsi de « la banlieue » sans que le propos soit fondé sur aucun travail empirique.

Le « banlieusard » est au croisement de quatre stigmates : le stigmate territorial, attaché directement à la banlieue, qui peut concerner des minorités visibles aussi bien que des Blancs ; l’illégitimité culturelle, qui renvoie à la classe sociale et à l’appartenance au milieu populaire, ce qui relève d’un racisme de classe ; la phobie de l’islam et, enfin, le racisme lié à la couleur de peau. S’il y a une chose qui est commune à tous les jeunes de banlieue, indépendamment de conditions objectives et sociologiques, c’est le regard qui est porté sur eux par des gens qui ne fréquentent pas ces espaces-là.

Ces jeunes doivent se construire avec et contre cette image, en permanence. On le voit d’autant mieux dans mon dernier livre, où j’étudie « la crème de la crème », les bac + 5 qui connaissent une vraie trajectoire d’ascension scolaire. Les moments les plus difficiles pour eux sont les épreuves sociales qui visent à affronter le regard de l’autre. Ils reçoivent avec une violence très forte l’étiquette dont ils sont affublés, alors que, pour une grande partie d’entre eux, en particulier les filles, ils ne se regardent pas du tout avec ces stéréotypes.

Les filles se sont déjà souvent construites contre cette image en amont, au lycée. Pour elles, c’est réglé.
 Le fait que ces jeunes aient à affronter une telle stigmatisation montre bien que l’idée d’une France coupée en deux, entre « eux » et « nous », est fausse. Il n’y a pas de confrontation. En France, il y a du mouvement en permanence entre le centre et la périphérie, contrairement aux images sociales de « séparatisme » et de « communautarisme ».

  • L’émeute, la petite délinquance, les incivilités sont-elles des phénomènes durables chez les jeunes que vous avez suivis ?

Étudier les trajectoires de ces jeunes dans le temps permet de mesurer à quel point la délinquance n’est qu’un moment. Il y a un inconscient social sur les jeunes de banlieue, comme s’ils n’évoluaient pas. Or, la norme est d’y entrer et d’en sortir. C’est extrêmement rare de rester un délinquant toute sa vie. Les participants aux émeutes étaient majoritairement très jeunes. Ils avaient 14 à 16 ans. Dix ans plus tard, à 25 ans, ils sont passés à autre chose.

Ce qui est intéressant, c’est de voir comment ils apprennent à se construire avec ce qui fait objectivement d’eux des banlieusards, mais aussi ce qui fait objectivement d’eux des Français, des Parisiens. En fonction des contextes, les jeunes s’autodéfinissent de manière différente. Ça bouge tout le temps, et la norme, pour eux, est de faire la bascule entre leur univers supposé et le reste de la société, dans laquelle ils vivent pleinement.

  • Avec dix ans de recul, diriez-vous que les émeutes étaient un jeu, une révolte à caractère social ou un « effet de groupe » ?

Plusieurs phénomènes se conjuguent. C’était une vraie révolte contre des conditions de vie et une ségrégation. L’étincelle est presque toujours la bavure policière, car énormément de jeunes ont pu s’identifier à Zyed et Bouna. Ils comprennent que ça aurait pu leur arriver, car ils sont eux-mêmes contrôlés très régulièrement. 
Mais il y a aussi une forme de jeu qui a été entretenue par les médias.

Les émeutiers se sont rendu compte qu’ils inversaient l’agenda médiatique et qu’on parlait d’eux sans que ce soit imposé par les politiques. Ils faisaient l’actualité. Ils retrouvaient un pouvoir sur le cours des choses.
 Les émeutes concernaient majoritairement des adolescents, parce qu’il y a aussi un effet de groupe à cet âge. Mais les plus grands, d’une certaine manière, ont fermé les yeux.

Il y a beaucoup de gens qui n’ont pas participé, qui condamnent ces actes, mais en même temps laissent faire parce qu’ils sont révoltés. D’une certaine manière, pour un nombre important de personnes, ces jeunes exprimaient une rage et une colère qu’ils partageaient.

Fabien Truong est professeur agrégé, enseignant en sociologie et science politique à Paris-8.

Erwan Manac’h – Article paru dans Politis n° 1374

Couv Politis 1374