Bienvenue à Connardland

Connards, connasses : la mode est à l’insulte dans les titres de livres. Une vogue éditoriale faussement transgressive et vraiment vulgaire.

Avertissement : bien qu’il déplore la vulgarité du monde contemporain, cet article n’est pas écrit par Alain Finkielkraut.

C’est seulement que l’on commence à saturer sous cette déferlante de titres à base de « connards » et « connasses », une tendance éditoriale qui sévit depuis quelque temps.

Tout a débuté l’an dernier avec La femme parfaite est une connasse (J’ai lu) signé des jumelles Anne-Sophie et Marie-Aldine Girard. Un opuscule à l’arrière-goût de chick-lit faisandée, censé « déculpabiliser » les femmes face aux diktats imposés par la société et les magazines.

La pire insulte n’est pas dans le titre, mais dans le propos qui se veut féministe et véhicule en réalité une image très conformiste de la femme (qui ne veut pas grossir, pas baiser, etc.). Qu’importe, le livre s’est écoulé à près de 300.000 exemplaires et a même été suivi d’un tome 2 et d’une version BD.

Dès lors qu’il n’est pas question d’égalité salariale ou d’accès aux responsabilités, la parité fonctionne. Après la vogue des connasses (également présente à la télé avec la série Connasse sur Canal+), advient le temps des connards.

Au printemps dernier sortait Qu’il est bon d’être mauvais dont l’auteur est un certain « L’Odieux Connard » (Points), un blogueur connu sous ce « hilarant » pseudonyme et dont l’un des principaux faits d’arme est d’avoir créé la page Facebook d’Hitler (LOL).

Ce livre se présente comme une « anthologie » de ses articles les plus grinçants. Exemple : celui dans lequel il annonce la fin de la saga Harry Potter. Même Karl Kraus, le plus cruel des satiristes, n’aurait pas osé aller aussi loin. Et parce que tout est bon dans le filon, paraît ce mois-ci Comment devenir un connard ? (éd. de l’Opportun) de Franck Zerbib.

Outre leurs titres, ces livres ont en commun de cultiver un humour bas du front et de verser dans la pseudo-subversion. Pseudo-subversion parce qu’à l’heure où un président de la République (Nicolas Sarkozy) pouvait lancer un « casse-toi pôv’ con » à un citoyen, l’art de l’insulte n’a plus rien de transgressif.

En littérature, l’usage de mots orduriers n’est pas nouveau. Que l’on pense à Rabelais ou à la littérature poissarde du XVIIIe siècle qui reprenait le langage et les invectives du peuple des Halles pour égayer les salons. Le gros mot fait rire, libère, mais c’est lorsqu’il marque un écart avec la langue et les conventions que l’emploi de ce vocabulaire devient signifiant et donc littéraire. Lorsqu’il surgit, inattendu, pour donner de la force à une colère.

Comme dans la fameuse lettre d’Antonin Artaud, dans L’Ombilic des limbes : « M. le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con. »

Dans ce con-texte, le mot claque, surprend, dérange. C’est quand elle se fait banale et commune que la grossièreté devient littéralement vulgaire. Et vide, comme l’a si bien montré Arthur Schopenhauer qui s’y connaissait niveau insultes : « Il est de fait que celui qui injurie n’a rien de réel, ni de vrai à produire contre l’autre. 

Rien de réel, ni de vrai à publier non plus manifestement.

Elisabeth Philippe – Les Inrocks N°1034.