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… comment Bolloré a imposé sa loi.

Canal+ doit être intégré à la stratégie globale de Vivendi. Telle est la conviction de Vincent Bolloré qui, à grand renfort de purges, de coups bas et de censures éditoriales, normalise l’image de la chaîne. Un polar médiatique saignant.

S’il y a une bombe ici, demain on fera la une du Parisien”, se marre Philippe Vandel. Lundi 6 juillet, tout le Canal “historique” est réuni dans l’ancien couvent des Récollets, en face de la Gare de l’Est, à Paris, pour un dernier hommage à Alain De Greef – l’ancien numéro 2 de la chaîne, décédé le 29 juin dernier –, à l’origine d’émissions mythiques comme Nulle part ailleurs ou Les Guignols de l’info.

Le gimmick de sa marionnette, “ça vaaa”, est le mot de passe pour franchir la grille. Dans l’arrière-jardin de cette immense bâtisse aux pierres blanches, les Nuls, les Deschiens, Eric et Ramzy, Alain Chabat, Dominique Farrugia, Bruno Gaccio ou encore Omar Sy descendent des mojitos “en l’honneur de Deug”, dans la torpeur de l’été. L’émotion est palpable – certaines personnes ne se sont pas vues depuis dix ans. L’inquiétude aussi. Depuis le début du mois de juillet, Vincent Bolloré clame sa volonté de supprimer Les Guignols et de reprendre en main Canal.

“Trois jours plus tôt, alors que le cercueil de ‘Deug’ s’embrasait dans un crématorium d’Avignon, nous avions des appels de Paris qui nous informaient de la décapitation de Rodolphe Belmer et des Guignols”, confie un proche. “Même un scénariste de série B n’aurait pas osé cette conjonction d’événements”, soupire un ancien animateur historique.

Comme un symbole, la nouvelle direction de Canal n’a pas financé la soirée. “Les gens qui ont viré Rodolphe ne sont pas foutus de payer la fête de De Greef”, s’énerve l’un des convives. “Nous étions tous tristes de la disparition d’Alain mais également de la fin du Canal que nous avions connu, et que nous pressentions”, raconte Etienne Robial, créateur de l’identité visuelle de la chaîne.

“Le grand saigneur”

Celui que l’on surnomme désormais “le grand saigneur” dans les couloirs de la chaîne cryptée a pris de l’avance. Depuis des mois, Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire de Vivendi, réfléchit à une grande reprise en main de Canal+. Une fois que le couperet s’est abattu sur Rodolphe Belmer, d’autres têtes finissent par tomber.

La quasi-totalité des cadres supérieurs de Canal et d’I-Télé sont bouffés à la sauce Bollo. Bertrand Meheut (pdg), Thierry Langlois (directeur des antennes), Alice Holzman (patronne de Canal Sat), Ara Aprikian (patron de D8, D17 et I-Télé), Cécilia Ragueneau (directrice d’I-Télé), Céline Pigalle (directrice de la rédaction du groupe Canal+) ou Nathalie Coste-Cerdan (directrice du cinéma) : tous sont démis de leurs fonctions. Pour parachever cette purge, Vincent Bolloré se couronne président du conseil de surveillance du groupe Canal+ et nomme l’un de ses fidèles, Jean-Christophe Thiery, patron de la chaîne.

Un climat de terreur et de parano

Depuis cette hécatombe, les salariés de la chaîne sont tétanisés à l’idée de parler. Soit parce qu’ils ont touché des indemnités pour ne pas s’exprimer en public, soit parce qu’ils craignent de perdre leur emploi. Comme dans un mauvais film d’espionnage, les rencontres se font dans des salons calfeutrés du XIIIe arrondissement ou dans de vieux troquets – où il faut absolument s’éloigner des fenêtres “afin de ne pas être vu avec un journaliste”. Dans ce climat de terreur et de parano, certains achètent de nouvelles cartes SIM pour répondre à des questions par téléphone.

Retour au 26 juin. Toutes les boîtes de production liées à Canal+ font leur raout de fin d’année. La société Flab (La Nouvelle Edition) a donné rendez-vous dans un restaurant du Marais, Bangumi (Le Supplément, Le Petit Journal) au musée des Arts forains, et KM (Le Grand Journal, Conversation secrète) au Pavillon des Etangs, en plein cœur du Bois de Boulogne. Alors que les premières informations sur l’avenir des Guignols fuitent ce soir-là, Rodolphe Belmer fait le tour des trois fêtes et tente de rassurer tout le monde sur les intentions de Bolloré.

En face d’un étang artificiel, à la fête KM, dans le bien nommé domaine du Tir aux pigeons, le numéro 2 de Canal réconforte les équipes de Renaud Le Van Kim – le producteur historique du Grand Journal –, à qui il a donné son feu vert pour une troisième saison version de Caunes. Belmer l’assure à l’assistance :

“Je vais lui expliquer qu’on va pouvoir changer Le Grand Journal par étapes.”

“Tout le monde pensait que l’émission allait être reconduite vu la relation exceptionnelle d’amitié qui unissait Renaud et Rodolphe, explique un ancien salarié du Grand Journal. Mais il y avait malgré tout une ambiance de fin de règne ce soir-là. Nous savions que nous étions sauvés, mais que c’était la dernière année ; un peu comme au lycée quand tu passes de justesse et que tu sais que tu redoubleras l’année suivante.”

Rodolphe Belmer abat ses dernières cartes

Belmer, ce surdoué âgé de 46 ans, qui a redressé Canal après la crise de 2002 et la calamiteuse ère Messier, croit pouvoir faire entendre raison à l’industriel breton. “Belmer part du principe qu’il est bon et que Bolloré acceptera l’idée d’un compromis. Mais, dans son attitude, on sentait qu’il se tramait quelque chose qu’il ne maîtrisait pas totalement”, confie un cadre de la chaîne qui le croise ce même soir.

Depuis le début du mois de janvier, Rodolphe Belmer côtoie Vincent Bolloré au 5e étage de l’immeuble haussmannien de Vivendi, avenue de Friedland. Ce pied-à-terre dont les fenêtres donnent sur l’Arc de triomphe lui permet d’observer de près cet impitoyable “raider” qu’il retrouve dans des réunions hebdomadaires chaque mardi.

Expert en marketing passé par Procter & Gamble, Belmer pense comprendre et cerner les intentions modernisatrices de Bolloré. A la fin du Festival de Cannes, Belmer a donné son accord à Renaud Le Van Kim pour une nouvelle formule, plus ambitieuse, du Grand Journal. Avec un budget revu à la hausse, KM a décidé de miser sur la construction d’un immense plateau capable de supporter de vrais shows à l’américaine. Et de constituer une cellule investigation afin de “produire de l’information et moins de commentaires”, selon un membre de l’équipe.

Neuf journalistes ont été recrutés. Autour d’Antoine de Caunes, une équipe rajeunie se dessine. Exit Jean-Michel Aphatie et Natacha Polony : c’est Karim Rissouli, Augustin Trapenard et Thomas Thouroude qui doivent entourer l’ancien de Nulle part ailleurs. Pour muscler le versant politique de l’émission, une coprésentatrice est envisagée un temps. Laurence Ferrari est sondée mais Vincent Bolloré met son veto. Des négociations secrètes avec Elise Lucet et Hala Gorani de CNN échouent.

Maïtena Biraben obtient le scalp d’Antoine de Caunes

La suite est protégée … sur demande je vous fournirai la clé.


Contactés, Vincent Bolloré et Maxime Saada n’ont pas donné suite à nos sollicitations.

David Doucet – Les Inrocks – SOURCE –