Faut-il parler avec Assad ?

La focalisation des pays occidentaux sur Daech occulte une partie du drame syrien et sert la cause du régime de Damas, qui a longtemps favorisé le groupe terroriste.

À quoi correspond la décision française d’entamer une campagne de « vols de reconnaissance » au-dessus de la Syrie, suivie de probables frappes sur les positions de Daech ? Beaucoup de commentateurs y ont vu un tournant stratégique. Jean-Pierre Filiu préfère parler « d’ajustement tactique ». La nuance est d’importance.

Dans le premier cas, la décision de lancer une offensive contre Daech en Syrie signifierait ipso facto un rapprochement assumé avec Bachar Al-Assad. Ce serait un tournant radical à partir du constat que l’on ne peut rien faire sans le dictateur syrien dans les conditions actuelles, même si ce n’est évidemment pas de gaieté de cœur. Ce serait considérer que Daech est devenu l’ennemi principal.

Si, au contraire, on suit Jean-Pierre Filiu, cette décision ne constituerait pas un changement d’attitude à l’égard du bourreau de Damas, avec qui il ne serait toujours pas question de discuter, mais traduirait la volonté d’aller combattre le terrorisme jihadiste à la source.

Reste à savoir si cet « ajustement tactique », quelles que soient les intentions, ne porte pas en lui-même une logique conduisant à une reprise de contact avec Assad. Ne serait-ce que parce qu’on imagine difficilement des survols du territoire syrien sans un minimum de coordination avec le pouvoir en place.

SyrieEt puis il y a la symbolique : la France et la Syrie auraient le même ennemi.

Assad nous aurait conduits là où il le voulait, en jouant de la terreur qu’inspirent les islamistes aux Occidentaux pour faire oublier celle qu’il suscite au sein de sa propre population. Il semble au moins que la question ait fait débat au sein du gouvernement.

On sait Laurent Fabius très opposé à une inflexion du discours à l’égard du régime syrien. Et donc probablement réticent à des frappes en Syrie qui pourraient être interprétées comme un changement de cap. Au contraire, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, réclamait cette intervention depuis plusieurs mois. Laurent Fabius a nié, le 7 septembre sur BFM, toute divergence, qualifiant même « d’excellentes » les conclusions d’un récent Conseil de défense…

On peut ensuite s’interroger sur l’efficacité de cette nouvelle campagne aérienne. Il ne peut être évidemment question de bombarder les agglomérations, en l’occurrence les villes de Raqa (220.000 habitants), au nord-est du pays, de Shaddadeh (16.000 habitants), à l’est, et de Palmyre (35.000 habitants), au centre, contrôlées par Daech. Le reste de la zone occupée en partie par le groupe jihadiste (voir notre carte) est semi-désertique.

Daech a en effet essuyé plusieurs défaites au cours de l’été, notamment infligées par les peshmergas kurdes qui l’ont repoussé hors de Kobané, de Tal Abyad, à la frontière turque, et d’Aïn Issa, dans la même zone du Kurdistan syrien. Et la ville de Deïr Ezzor, sur les rives de l’Euphrate, à l’est du pays, a été le théâtre d’incessants combats triangulaires entre les rebelles, Daech et l’armée syrienne  [1].

Estimant qu’il n’existe pas de possibilités de frapper des cibles réelles, sauf à prendre le risque de bavures, beaucoup d’experts ont pu parler de « gesticulations » à vocation diplomatique et politique. Ils n’ont peut-être pas tort. Car, en réalité, le sort de la Syrie se joue bien davantage à l’ouest du pays, dans la zone urbanisée, sur un axe où sont situées toutes les grandes villes, Alep, Idleb, Hama, Homs, Damas et Deraa, à la frontière jordanienne, dont aucune n’est occupée par Daech.

Seule Alep, au nord, a donné lieu à des affrontements entre les rebelles et Daech. C’est donc ici, à bien des égards, une autre guerre qui oppose les rebelles au régime de Bachar Al-Assad. Et c’est de ces villes que proviennent pour la plupart les réfugiés qui tentent de gagner l’Europe, après quatre années de guerre et de bombardements des populations civiles par l’aviation d’Assad. Une guerre qui a fait 250 000 morts, presque tous victimes de la répression.

Beaucoup de médias, surtout audiovisuels, entretiennent la confusion, souvent par ignorance. Ce qui n’est pas étonnant puisque les rebelles, ceux que Jean-Pierre Filiu appelle les révolutionnaires, n’existent plus guère dans nos informations, alors qu’ils mènent bataille contre deux ennemis, le régime de Bachar Al-Assad et Daech, comme à Alep, et qu’ils font partie de la solution politique.

Même si les rebelles sont eux-mêmes traversés par plusieurs mouvements, dont les islamistes d’Al-Nosra  [2], affiliés à Al-Qaïda, l’amalgame avec Daech n’est pas possible. Or, dans le discours médiatique dominant, il n’existe bien souvent que deux forces : Bachar Al-Assad, soutenu par le Hezbollah libanais et des milices iraniennes, et Daech. Ce qui donne évidemment une vision totalement fausse de la crise syrienne. Ce qui conduit surtout à relativiser la responsabilité première du régime.

S’il est vrai que les crimes de Daech nous touchent plus directement parce que le groupe jihadiste exporte ses crimes dans nos régions et recrute parmi nos jeunes, ce n’est pas une raison pour travestir la réalité du drame syrien. Le terrorisme pèse évidemment lourdement, et cela se comprend, sur la perception que nous avons de ce drame. Il ne faudrait pas que cela nous conduise à oublier ses causes profondes, c’est-à-dire la sauvagerie de la répression d’un régime contre son peuple. Une sauvagerie qui a peu à peu transformé un soulèvement pacifique pour plus de démocratie en guerre civile.


 

  1. À Deïr Ezzor, les troupes de Bachar Al-Assad ont d’abord laissé l’EI massacrer les rebelles, avant d’intervenir et de livrer une bataille furieuse dont l’enjeu est le contrôle des champs pétroliers et le lien avec le territoire irakien.
  2. Les jihadistes d’Al-Nosra ont rejoint Al-Qaïda, en partie pour « sanctuariser leur autonomie » par rapport à Daech (l’expression est de Jean-Pierre Filiu). Ils se montrent d’une grande agressivité contre des minorités, notamment les Druzes. Mais, à la différence de Daech, ils peuvent agir en coalition avec d’autres forces. Et leur projet n’est pas hégémonique dans les territoires qu’ils contrôlent.

Denis Sieffert – Article paru dans Politis n° 1369

couv politis 1369