Tel est pris qui croyait prendre

Brusque retournement politique à Berlin. Après avoir accueilli dans une sorte de liesse populaire des dizaines de milliers de réfugiés syriens, l’Allemagne a décidé le 13 septembre de refermer ses portes.

En rétablissant les contrôles aux frontières, Angela Merkel va jusqu’à remettre en cause dans l’esprit, sinon en droit, les principes de l’espace Schengen.

Cette décision est sans doute la conséquence de la fronde qui commençait à fissurer sa coalition. Sa politique a en effet suscité de vives tensions au sein du camp conservateur entre les chrétiens-démocrates et leurs alliés bavarois de la CSU.

Le 11 septembre, Hans-Peter Friedrich, vice-président du groupe parlementaire CSU, qualifiait l’accueil des migrants venus de Hongrie de « faute politique sans précédent ». Et l’ancien ministre de l’Intérieur jugeait « complètement irresponsable » l’arrivée massive et quotidienne de milliers de migrants « sans que personne ne puisse évaluer combien de combattants de l’État islamique ou d’agents islamistes » figurent parmi eux.

Volte-face

La volte-face de la chancelière est aussi la conséquence d’une certaine faillite européenne. Beaucoup de pays refusant de prendre leur part dans l’accueil des réfugiés, d’autres se montrant très restrictifs (dont la France), les migrants convergent en nombre vers l’Allemagne. Simple coup de semonce adressé aux voisins européens ou véritable revirement ? Les jours prochains diront le sens de la décision d’Angela Merkel. En attendant, le pays et la classe politique continuent d’analyser les événements récents.

L’afflux de solidarité des Allemands envers les demandeurs d’asile a surpris le député Die Linke Andrej Hunko. Surtout après la série d’agressions venue de l’extrême droite ces derniers mois contre des centres d’hébergement. «  En 1992-1994 on avait déjà eu un grand débat sur le droit d’asile, mais l’atmosphère n’était pas la même, analyse le député. Il y avait également eu des émeutes racistes et des agressions contre des réfugiés. Mais, alors, le gouvernement en avait profité pour affaiblir le droit d’asile.  »

Au moment des guerres dans les Balkans, l’Allemagne avait reçu un nombre record de demandes d’asile : plus de 400 000 en 1992. Depuis 2011, le pays connaît une nouvelle explosion de ces demandes : 64 500 premières demandes en 2012, 173 000 en 2014, et déjà près de 200 000 entre janvier et juillet 2015, dont 20 % de citoyens syriens et 10 % d’Afghans et d’Irakiens. Pour le seul mois de juillet, le pays a reçu plus de 34 000 demandes. Les villes et les communes, souvent prises de court pour accueillir les nouveaux arrivants, aménagent des hébergements dans l’urgence, dans des villages de conteneurs, des gymnases, des anciennes écoles, des casernes…

Le gouvernement s’attend à recevoir 800 000 demandes d’asile d’ici à la fin de l’année. Pour s’y préparer, il a décidé de consacrer 6 milliards d’euros du budget 2016 à l’accueil et à l’intégration de ces réfugiés, et veut leur faciliter l’accès au marché du travail. Mais le catalogue de mesures adoptées début septembre va aussi durcir les conditions de vie des demandeurs d’asile.

En allongeant par exemple à six mois la durée pendant laquelle ils sont assignés à résidence dans leur région d’enregistrement, sans possibilité de circuler librement, et en prévoyant de remplacer au maximum les allocations versées en euros par des prestations en nature. «  Avec ça, le gouvernement réactive des instruments de marginalisation des réfugiés qui datent des années 1990, et qui avaient pourtant été assouplis pas à pas ces dernières années  », a dénoncé Pro Asyl, la plus grande organisation allemande de soutien aux demandeurs d’asile.

Andrej Hunko salue « les signaux que Merkel a envoyés en direction d’une culture d’ouverture », mais il dénonce le fait qu’ils entrent en contradiction avec la participation de son pays à la mission navale européenne Eunavfor Med, destinée à traquer et à détruire les bateaux des passeurs en Méditerranée. «  Il y a aussi des projets de coopération de la police allemande avec les forces de l’ordre en Libye ou en Tunisie pour repousser les migrants depuis l’autre côté de la Méditerranée  », précise le député.

Le chemin pris par Merkel dans la question des réfugiés était donc loin de contenter la gauche allemande, même avant la volte-face du 13 septembre. «  La chancelière a fait ce que nous, les Verts, demandons depuis toujours : faire de l’accueil des réfugiés un devoir national, reconnaît Barbara Lochbihler, députée écologiste allemande au Parlement européen. Mais, pour lutter contre les passeurs, c’est beaucoup plus important d’ouvrir des chemins légaux de migration que de mettre en place des moyens militaires.  »

Or, Berlin a bien mis en place des programmes d’accueil légal pour les Syriens qui fuient la guerre, mais pour seulement 35 000 personnes depuis 2011. C’est bien moins que le nombre de citoyens syriens qui se sont rendus en Allemagne par la voie extrêmement dangereuse de la traversée de la Méditerranée, de la Grèce, des Balkans et de la Hongrie. « Les réfugiés reconnus comme tels peuvent en théorie faire venir légalement leur famille, mais la procédure est très longue et difficile, souligne Andrea Kothen, de Pro Asyl. Le gouvernement a envoyé quelques signaux encourageants dans le sens de nouveaux programmes d’accueil légal. Mais la politique allemande a tendance à dire “nous ne bougeons pas sur ce point tant que les autres pays ne font rien.” »

Au-delà des mesures d’urgence humanitaires face au chaos hongrois, Merkel n’a finalement pas osé attaquer de front le système d’asile européen tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Sur l’accord dit de « Dublin », qui oblige les réfugiés à déposer leur demande d’asile dans le pays par lequel ils sont entrés en Europe, la chancelière n’a émis qu’une timide critique. Le principe est pourtant, selon ses détracteurs, en grande partie responsable des conditions de vie indignes des réfugiés dans plusieurs pays situés aux frontières de l’Europe : Grèce, Hongrie et Italie en tête.

«  Le système de Dublin a échoué. Nous le voyons bien avec la situation actuelle, que le gouvernement allemand a contribué à créer, analyse Ska Keller, députée écologiste au Parlement européen. Nous en demandons depuis des années une réforme. Avec une répartition juste des réfugiés entre les États, mais aussi en prenant en compte leur volonté. Il ne faut pas envoyer en Grande-Bretagne quelqu’un qui parle français ou en France quelqu’un qui a de la famille en Allemagne.  » Pour améliorer rapidement la situation des réfugiés syriens, le groupe de Ska Keller à Bruxelles propose aussi de supprimer l’obligation de visa pour les citoyens de Syrie.