Astek a jeté 200 de ses informaticiens à la corbeille

Le groupe de services informatiques pacsé avec des géants du CAC 40 a adopté un système à moindre coût pour se séparer de 10 % de sa masse salariale en deux ans, sans plan social. En ce jour d’assemblée générale des actionnaires, l’Humanité dévoile des documents confondants.

De Pékin, Dubaï, Sydney, Bordeaux ou Grenoble, les informaticiens d’Astek travaillent pour Air France, Thales, Société générale, SFR et puis… s’en vont, contraints ou forcés.

Le « job » du groupe Astek, né en France et déployé à l’international, c’est d’embaucher des ingénieurs et techniciens informatiques en contrat à durée indéterminée, et de les « vendre » à des clients pour des missions de plusieurs semaines, mois ou années. Ainsi, les informaticiens recrutés alternent des périodes de missions dans les entreprises et des périodes sans exécution de mission, dites « intermission ».

La loi prend en compte cet état de fait et prévoit que les personnels doivent être occupés à des formations ou à des fonctions à effectuer en interne durant ces périodes. Ils doivent évidemment voir leur salaire et autres droits maintenus entre deux missions. Mais chez Astek, et notamment à l’agence Astek Sud-Est, implantée à Nice, il semble que l’informaticien qui ne rapporte plus soit tout simplement débarqué. C’est en tous les cas ce que laisse croire une série de documents que l’Humanité s’est procurée.

Exploser profits et dividendes, en gagnant sur tous les « coûts » : un objectif que remplit à plein l’équipe de direction d’Astek Sud-Est, l’une des sociétés du groupe Astek, dirigée par Franco Platano, implantée à Nice sur le site de Sophia-Antipolis, la Silicon Valley française, en commençant par s’assurer de rentabiliser au maximum le recrutement de chaque salarié.

Astek Sud-Est est réputée pour parvenir à recruter des informaticiens au profil hyperadapté aux besoins de ses clients. En réalité, ce sont parfois les CV qui semblent « adaptés ». Dans un rapport d’expertise réalisé à l’initiative du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l’entreprise par le cabinet indépendant Cateis, datant de décembre 2013, dont l’Humanité s’est procuré copie, un salarié témoigne : « Ils avaient rajouté des trucs que je n’avais jamais faits. Mais je ne suis pas le seul, c’est courant. »

La continuité d’employabilité n’est pas garantie

Autre stratagème lucratif, Astek Sud-Est recruterait des informaticiens en CDI selon un profil fixé d’avance par le client, ce qui pourrait tomber sous le coup de la législation du travail. Car, en effet, le flou s’installe. Qui est le véritable employeur ? « Certains informaticiens sont reçus en entretien par le client avant même d’être embauchés par Astek », relate un salarié de l’entreprise sous couvert d’anonymat. Il faut dire que parmi les clients d’Astek frayent de gros poissons, qui se paient le luxe d’externaliser des métiers de l’informatique au nom de la flexibilité qui fait des salariés une variable d’ajustement budgétaire : SNCF, Thales, Safran, Société générale, Alcatel-Lucent, EDF, Air France, EADS, SFR, Orange, Schneider Electric, Total, BNP Paribas… Plus de la moitié des grandes entreprises du CAC 40 se sont déjà offert les services d’Astek. Nous avons pu vérifier le cas d’un informaticien « vendu », « facturé » en moyenne 500 euros par jour et qui reçoit un salaire de 2 500 euros par mois. Joli taux de marge !

Astek compte 19 agences en France et 15 à l’étranger (lire ci-contre). La poule aux œufs d’or d’Astek, c’est Amadeus. Le fournisseur de solutions informatiques dédiées aux réservations dans le domaine de l’industrie mondiale du tourisme et du voyage est implanté lui aussi sur le site de Sophia-Antipolis. « Le plus gros client c’est Amadeus, et Amadeus veut ses ingénieurs très jeunes. Je vois passer les plus grandes écoles : École centrale, École de Mines, Polytechnique… C’est le reflet des difficultés du monde économique. Parce que, pour des profils comme ça, Astek ce n’est pas l’idéal. Ils sont surdiplômés par rapport à leur fonction », témoigne une personne chargée du recrutement chez Astek dans le rapport remis au CHSCT, qui met ainsi en lumière des pratiques de prêt de main-d’œuvre susceptible de placer le salarié dans une relation préétablie avec le client qui semble aller au-
delà de la simple prestation de services.

Il y a problème quand un informaticien (sous contrat CDI Astek) termine une mission qui a parfois duré plusieurs années chez un client. Qu’en faire ? Un employeur a obligation de fournir du travail à ses salariés. Mais, chez Astek, il semble qu’il y ait trop peu de démarchages commerciaux en amont pour garantir une continuité d’employabilité aux informaticiens. Certes, la loi prévoit que le temps entre deux missions puisse servir à former le personnel ou à l’employer à des fonctions internes. Mais les témoignages reproduits dans le rapport à découvrir sur notre site Internet parlent d’eux-mêmes : « Je suis tombé en intermission cette année, j’ai effectué une formation en type e-learning (formation devant un écran d’ordinateur via une plateforme en ligne – NDLR) avec plusieurs de mes collègues dans une petite pièce aveugle, entre 12 m2 et 15 m2, sans fenêtre vers l’extérieur. Ma formation a duré (…) malgré des réclamations des responsables CHSCT qui demandaient à ce que l’on soit déplacé sur des postes un peu plus loin dans un open space avec fenêtres donnant sur l’extérieur. Ça nous obligeait à aller prendre l’air régulièrement pour ne pas s’abîmer les yeux. » Quant à ceux à qui il est affecté une tâche interne entre deux missions chez un client… « y a rien, pas de matériel, ni stylo, ni papier, ni même de poubelle… Ma chef de projet se fournit chez le client ». « On n’a qu’un seul écran, alors que c’est un travail qui se fait avec deux. On perd un temps fou, et après on se fait harceler pour les délais. »

Des pressions pour aboutir à des ruptures conventionnelles

Chez Astek Sud-Est, Franco Platano et son équipe ont semble-t-il de toute façon trouvé mieux que d’assurer du travail ou un temps de formation aux personnels en intermission : des licenciements individuels par dizaines, sans recourir à un plan de sauvegarde de l’emploi, ou des pressions pour aboutir à des ruptures conventionnelles de contrat. Le rapport de décembre 2013 fait état de différents cas de figure pour aboutir à un départ qui vont jusqu’à l’invention de « fautes » à imputer aux informaticiens. « Il m’a dit : “Tu signes une rupture conventionnelle au minimum légal ou on te licencie” » « On m’a prévenu que pour l’instant il n’avait pas encore de motif mais qu’ils allaient en trouver. »

Le cabinet d’expertise pointe de nombreuses conséquences pour la santé des salariés confrontés à de telles pratiques (anxiété, anorexie, perte de confiance en soi, sentiment d’inutilité, etc.).

L’Humanité est par ailleurs en possession d’échanges de courriels visiblement rédigés à la hâte, truffés de fautes de frappe, froids comme le glaive. Ces traces écrites révèlent la véritable traque organisée par la direction contre les femmes et les hommes pour qui l’heure est venue de se voir infliger un licenciement ultrarapide et à pas cher. Cet exemple de courriel, émanant du directeur du service juridique du groupe adressé notamment à Franco Platano, révèle que le système n’épargne personne, pas même les militants syndicaux : « Voici les derniers candidats au CHSCT de SE (pour Sud-Est – NDLR) qui n’ont pas été désignés. Ils risquent de se représenter aux nouvelles élections de février 2014. Faut-il prochainement les sortir ? Si oui, il faut anticiper maintenant. Je sais que B. C. redemande une régularisation de salaire alors qu’on lui a déjà dit non. » S’ensuit la liste des quatre candidats, dont B. C. qui, non élus, ne sont donc pas salariés protégés. Réponse de Franco Platano : « A-t-on des choses dans le dossier de B. C. ? » La volonté d’entraver l’activité du CHSCT apparaît ici manifeste.

Selon nos informations, 47 % des informaticiens d’Astek Sud-Est seraient non francophones. Ne maîtrisant pas le droit français, ils sont rendus particulièrement vulnérables. La compilation des données dont nous disposons permet d’établir une baisse constante des effectifs au sein du groupe Astek, due à des réductions d’embauches et à plus de deux cents licenciements « pour motif personnel », non remplacés, enregistrés depuis 2012, dont 120 en 2014 ! Le groupe informatique employant 1 800 salariés s’est ainsi séparé de 11 % de sa masse salariale en deux ans ! Certes, la société de services informatiques pourrait toujours arguer que l’entreprise connaît une passe difficile avec la crise… Mais ce serait placer les départs sur le plan du motif économique et reconnaître la non-application de la loi en la matière. La procédure en cas de licenciement pour motif économique d’au moins 10 salariés est en effet très strictement encadrée. Elle oblige à consulter les représentants du personnel ; à informer et à prendre en compte les suggestions de l’administration ; à élaborer un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) soumis à accord collectif et diverses validations. En quelque sorte, chez Astek Sud-Est, sous la houlette de Franco Platano, le Code du travail a semble-t-il déjà été ultra-simplifié.

Pour information, en 2013, Astek a pourtant bénéficié de 1,6 million d’euros d’argent public au titre du crédit d’impôt recherche, ainsi que de 3 millions d’euros au titre du crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE). Astek Sud-Est est l’agence la plus rentable du groupe qui a affiché 5,7 millions d’euros de bénéfices net en 2013. « Près de 7 millions d’euros sont aujourd’hui provisionnés pour faire face aux nombreux recours aux prud’hommes engagés par des salariés », nous affirme une source interne. Une provision que la loi autorise à défiscaliser.

Laurence Mauriaucourt Source