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Après avoir longtemps enseigné en ZEP, l’économiste Arnaud Parienty a découvert dans un prestigieux lycée parisien combien l’argent gangrène notre système éducatif.

Cours privés, coaching, tutorat, soutien scolaire durant les week-ends ou les petites vacances, voyages linguistiques, prépas spécialisées à plusieurs milliers d’euros…

Mais aussi contournement des formations complexes ou à numerus clausus (dentaire, médecine, vétérinaire…) via de coûteuses universités privées espagnoles, roumaines ou belges, grâce à la reconnaissance des diplômes dans toute l’Europe. Bien des parents ne peuvent se permettre de tels « investissements ».

Agrégé de sciences économiques et sociales, Arnaud Parienty a été de nombreuses années professeur en ZEP. Lorsqu’il rejoint un établissement parisien d’un quartier chic, il découvre des élèves gâtés qui bénéficient ou vont bénéficier de toutes ces onéreuses voies parallèles. L’enseignant va donc observer au plus près « l’influence de l’argent sur le parcours semé d’embûches qui mène du berceau à l’emploi ». Lui qui avait été élevé « dans l’idée que l’école française se devait d’être publique, gratuite et méritocratique » décide alors d’enquêter sur notre système éducatif « complètement transformé » par cette intrusion de l’argent.

Olivier Doubre Article paru dans Politis n° 1366


Extrait du livre : School business. Comment l’argent dynamite le système éducatif, Arnaud Parienty, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 248 p., 17 euros.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Il est vrai que l’école ne peut pas échapper à son environnement, où s’est amorcé le dérapage. Le chômage, pour commencer, angoisse fortement les parents et, parfois, les enfants. Le diplôme est vu comme le point de passage obligé vers l’emploi ; les familles sont prêtes à tout pour permettre à leurs enfants d’y accéder. Le séparatisme social, ensuite, s’est accentué. Les politiques éducatives jouent aussi leur rôle. Le collège à peu près unique enfin atteint, puis l’ouverture des lycées et l’augmentation du nombre de bacheliers ont créé les conditions d’une concurrence exacerbée à tous les niveaux du système scolaire. Autrefois, il existait non pas un système scolaire, comme on aime à le penser, mais plusieurs systèmes parallèles, destinés à des catégories sociales différentes.

La possibilité pour quelques sujets brillants issus des classes populaires de rejoindre les filières d’élite réservées aux enfants de la bourgeoisie, appelée élitisme républicain, venait opportunément cacher cette réalité. Avec l’école de masse, ouverte à tous ou presque, le séparatisme scolaire a reculé. Mais les parents de milieu favorisé ou des classes moyennes ne sont pas prêts à l’accepter. Ils le reconstituent directement en créant des filières de formation performantes, dont le coût élevé exclut la majorité des élèves. Le séparatisme social se reconstitue aussi indirectement à travers la hiérarchie des quartiers et des établissements et l’aide dont bénéficient les élèves, aboutissant à une hausse du niveau des bons éléments. Pour réussir, il ne suffit plus de s’exprimer correctement et de bien apprendre ses leçons.

Dans les établissements d’élite, la proportion d’élèves excellant dans toutes les disciplines, bilingues, sportifs accomplis et menant une action humanitaire à leurs moments perdus a de quoi terroriser tout parent normal pensant à l’avenir scolaire de ses enfants. Dans ce contexte, chaque avantage mobilisable compte : qualité de l’école, coaching, soutien scolaire. La massification scolaire a également multiplié les effets sur la carrière de petits écarts de niveau de diplôme, qui incitent à investir de manière parfois folle – il arrive qu’un étudiant reçu à l’ESCP Europe redouble pour avoir HEC, par exemple. Une minorité́ dispose de moyens financiers importants et met cette ressource au service de la réussite de sa progéniture. Cette disposition à payer est compréhensible : comment refuser à son enfant l’inscription dans l’école de son choix ou des cours supplémentaires l’aidant à réussir ?

Avec la santé, l’éducation est le domaine dans lequel les familles vont à la limite de leurs possibilités financières. Cette demande crée une offre adaptée aux moyens de chacun, pouvant donc aller jusqu’à des services de très bon niveau. Enfin, l’argent public se raréfie. Le budget de l’Éducation nationale n’accompagne pas l’évolution de la démographie et des coûts. La qualité de l’enseignement proposé se détériore et le recrutement d’enseignants qualifiés devient difficile. Autant de lacunes qui alimentent le privé. Et le miracle de l’économie de marché se produit : l’offre surgit immédiatement pour répondre à la demande.

Fatalitas ?

En généralisant un peu, on peut voir la situation ainsi : dans l’équilibre entre public et privé qui caractérise les économies mixtes telles que l’économie française, le fléau de la balance penche depuis un quart de siècle en faveur du second. Le mécanisme à l’œuvre dans l’éducation se retrouve dans le domaine de la santé ou la gestion des retraites. À chaque fois, la diminution de l’investissement public, décidée au nom de l’équilibre budgétaire et de la compétitivité, mène à la dégradation du service rendu, donc à la création d’une offre privée, à l’origine d’une discrimination par l’argent : le privé s’adresse à qui peut payer, le public, aux autres. Pour rendre ce système à deux vitesses politiquement supportable, des filières d’excellence gratuites sont maintenues et des bourses d’études permettent à quelques élèves d’origine modeste d’atteindre les sommets ; mais ces exceptions qui confirment la règle servent d’alibi. Les perspectives sont plutôt sombres.