Le despotisme nord-coréen …

Kim Jong est une source inépuisable de sarcasmes sur internet. Au point d’en faire oublier le calvaire que le peuple subit sous son joug.

Tout a commencé en 2013 par un navet américain : World War Z avec, excusez du peu ou du moins, Brad Pitt. Une histoire d’épidémie mondiale de zombies. Dans le scénario, deux pays résistaient : Israël et la Corée du Nord. Le premier grâce à son « expertise » en matière de mur de confinement, le second parce qu’il avait en quelques jours édenté ses vingt millions d’habitants : plus de dents, plus de morsures, plus de zombies. Problème réglé.

Des dizaines d’articles ont repris cette invraisemblance scénaristique, sur le thème : Le régime nord-coréen est-il assez délirant pour imaginer ce type de mesures? La réalité a, il y a quelques mois, presque rattrapé Hollywood.

En pleine épidémie d’Ebola, le régime de Pyongyang a en effet décidé d’interdire l’entrée sur son territoire des étrangers « pour prévenir toute contagion ». Les Coréens du Nord revenant de l’extérieur devaient, eux, observer une stricte quarantaine. Le filon semblait juteux, L’interview qui tue!, le film d’Evan Goldberg et Seth Rogen est venu le confirmer. Cette pochade a eu le don d’énerver la Corée du Nord, d’entraîner une polémique mondiale sur sa diffusion et de faire de Kim Jong-un une icône.

Depuis, la popularité comique du Leader coréen ne s’est jamais démentie. Sur le net, des dizaines de sites, de comptes de microblogging ou de galeries de photos rivalisent’ de sarcasme pour suivre les aventures du dictateur joufflu. Kim haranguant La foule, Kim visitant une usine de crème glacée (si, si), Kim pilotant un sous-marin, Kim à cheval, Kim inaugurant hilare un aéroport flambant neuf (mais toujours sans passagers puisque les restrictions anti-Ebola n’ont toujours pas été levées).

Le plus étonnant est que la propagande nord-coréenne – à son corps défendant – colle aux besoins du net !

Pyongyang poste régulièrement en ligne des films courts dans lesquels les soldats nord-coréens détruisent au missile balistique les Etats-Unis. Images aussitôt reprises par des centaines de sites. C’est comme si les deux cultures étaient faites l’une pour l’autre. « Culture lol » écrit « Le Monde », contre propagande d’Etat. L’une alimentant l’autre de « lol posts ».

Loin de moi l’idée de jouer les rabat-joie : tout est bon lorsqu’il s’agit de dénoncer un régime claquemuré et meurtrier, même le comique troupier de L’interview qui tue! ou le sarcasme virtuel. Tout vaut mieux que L’isolement dans lequel vivent les Nord-Coréens. Or, ce ton amusé commence à transpirer dans Les meilleurs journaux. Du New York Times à Libération en passant par Le Daily Telegraph ou El Pais, les articles consacrés à Pyongyang sont autant d’occasions de franche rigolade. Ça va de l’architecte du fameux nouvel aéroport de la capitale « comiquement » exécuté quelques mois avant l’inauguration à l’utilisation par la télévision nord-coréenne de l’image de « Riley, le chien choupi » pour démontrer « La décadence » des Etats-Unis.

Le problème avec ce traitement de l’actualité nord-coréenne, c’est qu’il sert les intérêts de Kim Jong-un. Même les images volées par quelques journalistes occidentaux souffrent de ce biais comique. Or, la réalité des 24 millions de Coréens a peu de rapport avec une plaisanterie.

La réalité est que le pays souffre de la pire sécheresse depuis un siècle et que des millions d’enfants sont en danger de malnutrition. Pyongyang affame sa population et, lorsqu’il a besoin d’aide étrangère, tire des missiles en mer du Japon, réactive son programme nucléaire ou torpille un navire sud-coréen (2010, 46 morts). C’est beaucoup moins drôle, moins hype, je le reconnais.

Anthony Bettanger – Les inrocks N°1024