Inde. Pourquoi les Indiens font semblant d’être dégoûtés par le porno

Après la volte-face du gouvernement Modi sur le blocage de 900 sites Internet considérés comme porno, le journaliste blogueur Palash Krishna Mehrotra dénonce la confusion qui continue de régner entre sphère privée et sphère publique sur les questions de sexualité en Inde.

Les autorités interdisent le porno à 9 heures du matin. Elles font marche arrière quelques heures plus tard. Des policiers de Bombay font des descentes dans des chambres d’hôtel et arrêtent des couples. Nous autres Indiens n’avons jamais été très clairs en matière sexuelle. A nous entendre, nous ne ferions jamais l’amour, mais en fait nous n’arrêtons pas.

Arrêt sur image. Nous sommes en 1995. Je suis à l’université, j’ai une petite amie. Nous voulons coucher ensemble, mais nous ne savons pas où aller. Je vis dans une auberge de jeunesse réservée aux hommes. Elle vit chez ses parents, alors il faudra trouver un autre endroit. Que nous reste-t-il comme possibilité ? Un parc de l’université de Delhi, avec ses collines boisées. Il y a là des oncles, des tantes, des étudiants, des lycéens… autant de couples en pleine action. Des eunuques gèrent le business de l’amour : ils vous attribuent un buisson pour 50roupies.

Il n’y a rien de mal à faire l’amour

Pas très civilisé, hein ? Mais il y a un plan B : faire venir la copine en douce dans ma chambre à l’auberge de jeunesse. La manœuvre est délicate, il faut un ou deux amis proches qui montent la garde. Quand la voie est libre, elle fonce vers ma chambre, trébuchant dans les escaliers. Puis un ami met un cadenas à la porte. Ma copine et moi passons l’après midi à nous aimer en silence. Le cadenas est une excellente idée. Je vais vous dire pourquoi. Un an plus tard, un étudiant a été surpris dans sa chambre avec sa petite amie. Il a été expulsé.

Imaginez la scène. Ce garçon et sa petite copine partagent un moment en privé, dans leur propre espace, quand soudain le doyen accompagné de plusieurs professeurs cognent à la porte, menaçant de la “défoncer”. L’amant cache sa petite amie terrifiée dans un matelas et la glisse sous le lit. Il ouvre. La chambre se remplit de gardiens des bonnes mœurs. Ils trouvent la jeune femme. Elle éclate en sanglots. Le doyen gifle le garçon. Est-ce là un comportement civilisé ? Les adultes n’ont-ils rien de mieux à faire ? Il faut croire que non.

Répétons-le : il n’y a rien de mal à faire l’amour. C’est quelque chose de beau et on n’a pas à harceler les gens pour cela. Il est tout à fait anormal d’obliger ses enfants à faire l’amour dans les buissons et à se cacher sous les lits. Faire irruption dans une chambre à coucher, cela ne se fait pas.

Le porno comme soupape de sûreté

L’interdiction du porno en est un autre exemple. Cette fois, c’est l’Etat qui vous surprend dans votre intimité. En fait, il y a quelque chose de très innocent dans la manière dont les pouvoirs publics ont entrepris d’interdire le porno. Cette démarche ne rime à rien. Même si l’on interdisait tous les sites porno du monde, les pirates entreraient dans la danse, comme cela a été le cas dans les années 1980, avant l’avènement d’Internet. On pouvait acheter des magazines porno ou des cassettes vidéo, et tout ce commerce était clandestin alors que sur le papier, bien entendu, tout était interdit.

Sites pornos bloqués : l’Inde va-t-elle devenir une république de la prohibition ?

Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que la pornographie transforme les femmes en objets. Une chose est sûre, elle transforme aussi les hommes en objets. L’ “étalon” dans une vidéo porno est aussi irréel que les femmes. Est-ce que cela conduit au viol ? Difficile à dire. On peut affirmer au contraire que le porno fonctionne comme une soupape de sûreté : il vous apporte un défoulement dans votre espace privé. En fait, il contribue à décourager le viol.

Partouzes, aisselles poilues, domination…

Le monde du porno est complexe, plus complexe que ne l’imaginent ceux qui nous gouvernent. Aujourd’hui, une bonne partie de la pornographie s’intéresse non pas tant à l’acte sexuel qu’à des fantasmes, à du fétichisme. Il y a des mots que je ne peux pas utiliser ici, mais je vais tout de même essayer d’établir une liste de “spécialités” qui soient publiables. Je n’ai que l’embarras du choix : partouze géante, chatouilles, humiliation, cat fighting [combat de femmes plus ou moins dénudées, comme le catch dans la boue], lutte mixte, hauts talons, déshabillage forcé, super-héroïnes, rapports interraciaux, soubrettes, aisselles poilues, ballons, domination… La liste est longue.

Il y a un ou deux ans, on apprenait dans la presse que les Afghans étaient très portés sur les brebis. Chacun son truc. On devrait pouvoir trouver cela soit drôle, soit ridicule. Quoi qu’il en soit, cela ne porte pas du tout atteinte à l’ordre moral.

On a tort de croire que les femmes ne regardent pas de porno, c’est un mythe. Certes, elles ne s’intéressent pas aux mêmes choses que les hommes, mais elles ne sont pas les dernières dans ce domaine. Prenez le monde des fictions et de leurs fans, et la parution du livre Cinquante Nuances de Grey : les femmes du monde entier se sont précipitées dessus. Dans un autre registre, j’avais une petite amie, moi, qui aimait les BD Hentai, une spécialité japonaise.

A Seattle, dans le quartier du Parlement, des boutiques qui vendent des sex-toys voisinent avec des magasins de jouets. Des homos tatoués vont faire leur promenade dans un parc où de jeunes mères viennent avec leurs poussettes. J’entends d’ici les commentaires : ce qui marche là-bas ne marcherait pas ici.

On ne peut pas empêcher les gens d’avoir de l’imagination

C’est une attitude provinciale dont il faut se débarrasser. Il serait temps que nous évoluions. Les êtres humains sont les mêmes partout. La seule différence tient au fait que les sociétés authentiquement ouvertes tolèrent la différence et qu’on peut y donner libre cours à sa sexualité. Nous, en Inde, nous préférons faire l’autruche. Mais Dieu sait ce qui se passe dans nos têtes. On ne peut pas empêcher les gens d’avoir de l’imagination.

Martin Robbins a publié dans The Guardian un excellent article qui avait pour titre : “Les données du porno : visualiser l’espace fantasmatique”. Voici ce qu’il écrivait : “Le porno est l’un des sujets de société les plus importants, et pourtant les médias ne s’y intéressent guère. C’est un secteur d’activité pesant des milliards de dollars, qui fait partie intégrante de la sexualité humaine au XXIe siècle. Beaucoup de gens regardent du porno, mais bien peu en parlent même si, que cela plaise ou non, il exerce une grande influence sur notre culture.”

En Inde, il serait temps que nous élargissions notre horizon.

Auteur Palash Krishna Mehrotra – SOURCE

 

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