Couple et mal de cœur !

Marginal il y a quinze ans, le recours aux thérapies de couple s’est banalisé. En temps de crise, le lien à l’autre est surinvesti.

Le Dr Neuburger  [1] a dû maintes fois raconter cette anecdote : « Il y a une vingtaine d’années, invité pour intervenir à une conférence sur le couple en Sicile, je m’aperçois que les gens me regardent avec des yeux ronds : ils ne comprenaient pas ce qu’était l’entité “couple” ; pour eux, n’existait que la famille. » Quel contraste !

Aujourd’hui, le couple est devenu si central qu’on en prend soin comme de soi-même. Voire plus.

Sexologues, psychologues, conseillers conjugaux… Le recours à ces spécialistes ès amour se développe « de manière considérable », ajoute le psychiatre et psychanalyste, pionnier de la thérapie de couple en France, qui assure que ses « consœurs et confrères sont débordés de demandes ». Autre preuve du désenclavement de la pratique : il y a encore quelques années, c’étaient les femmes qui appelaient majoritairement à l’aide ; désormais, l’homme compose le numéro du psy dans la moitié des cas.

Paradoxe : alors que partout le couple vole en éclats, on y tient plus que jamais. Ou peut-être est-ce l’inverse : « C’est parce qu’on aime qu’on se sépare. Parce que le modèle social du couple est construit autour de l’amour passionnel qu’il est si fragile », analyse François Balta, thérapeute familial. « Les représentations du couple ont beaucoup changé : auparavant, on faisait tant bien que mal avec son conjoint ; aujourd’hui, les couples ont soif d’idéal. Or, partager le quotidien de l’être qu’on aime implique de faire le deuil de l’illusion de complétude des débuts pour accéder à la réalité de l’autre. Une différenciation frustrante est nécessaire pour faire évoluer le couple tout au long de la vie », ajoute Élisabeth Devries, psychologue à l’antenne lilloise de l’Association française des centres de consultation conjugale (AFCCC), qui, depuis sa création en 1961, reçoit un nombre croissant de couples et organise des animations auprès de publics divers, et même en entreprise – signe que le malaise dans le couple n’est plus un sujet tabou !

C’est aussi que, dans un monde où « tout fout le camp », le couple est le dernier refuge. « En temps de crise, on surinvestit son couple car on se pense mieux à deux que tout seul pour affronter l’angoisse suscitée par les difficultés économiques, la fatigue professionnelle ou les problèmes de logement. On demande alors à son couple beaucoup de choses, trop peut-être », observe Isabelle de Bagneux, conseillère conjugale et familiale, thérapeute à l’association Couples et familles de Paris. « Le couple a pris autant d’importance parce que les autres groupes d’appartenance sont devenus défaillants : la famille est recomposée, le travail est précaire, poursuit Robert Neuburger. Dès lors, il ne faut pas banaliser la rupture : elle fait d’autant plus de dégâts psychiques que le couple a pris une place primordiale dans la vie. »

Le profil type du couple en souffrance ? Entre 38 et 45 ans, un travail à temps plein pour chacun, deux enfants et des grands-parents éloignés, détaille le psychiatre. Par ailleurs, « depuis quelques années, nous recevons de plus en plus de couples qui viennent demander une aide pour traverser la crise individuelle provoquée par cette rupture qu’est la retraite », ajoute Élisabeth Devries.

S’il n’y a pas de recette pour que le couple dure, tous s’accordent à dire que la communication entre partenaires est une clé. « On aide les patients à sortir de la routine, à se parler à nouveau, à s’écouter l’un l’autre, explique Isabelle de Bagneux. Cela débouche sur une séparation moins conflictuelle ou sur une reconstruction du couple, un nouveau départ. »

« Contrairement à beaucoup de mes collègues thérapeutes, je ne crois pas qu’un couple s’use. En revanche, je pense qu’il peut se négliger », estime Robert Neuburger. Et d’affirmer que « les couples qui s’aiment encore passionnément à 70 ans » ne sont pas si rares qu’on le dit. Parole de spécialiste.

[1] Il a notamment écrit le Couple. Le désirable et le périlleux, Payot & Rivages, 2012.

Pauline Graulle – Politis – Source