La rue ne sépare pas ceux qui s’aiment

Nombreux sont les sans-abri qui vivent en couple. Trois d’entre eux témoignent ici de cette réalité mal connue, voire taboue.

Et oui, ça existe et souvent a la porte (ou très proche) de chacun, ce drame engendré par la société … seul la société… une autre société peu changer la donne. Je suis d’une génération qui a connue « les fortifications » et les abris de fortunes/ghetto « Les bidonvilles »  autour de Paris au sortir de la guerre de 40 qui fut par une volonté gouvernementale et l’avènement des 30 glorieuses, éradiquera, fort heureusement. Je ne croyais pas revoir cette misère envahir les rues et pourtant … MC

Maria  [1] a tout d’une femme forte. Regard franc, taille solide, cette Roumaine d’une quarantaine d’années déambule d’un pas assuré dans le foyer des Enfants du canal, dans le Ve arrondissement de Paris. C’est là qu’elle vit depuis un peu plus de deux ans avec son mari, Vlad. Plusieurs couples cohabitent dans cette structure associative pour sans-abri : une rareté en France, où la vie amoureuse des SDF semble la dernière préoccupation des structures d’aide. Pourtant, l’amour dans la rue n’a rien d’un luxe.

Maria le sait bien. C’est grâce à son compagnon qu’elle a réussi à tenir près de trois années dans le bois de Vincennes. En arrivant en France en 2010, tous deux rêvaient d’une vie meilleure. Mais, une fois à Paris, ils ne rencontrent que la précarité, le froid et un manque total d’intimité. « C’était très difficile, mais à deux on a plus d’énergie. Moi, j’encourageais Vlad, je lui disais tout le temps : “Ça va aller…” Lui me protégeait. Je n’aurais pas pu résister seule à la rue », avoue Maria.

Une situation d’autant plus difficile que Vlad et Maria ont déjà vécu ensemble dans des conditions conjugales « normales ». En Roumanie, ils ont passé vingt années à élever leurs trois enfants dans une maison défraîchie, certes, mais bien à eux. La rue a rompu toutes ces habitudes, résumant leur quotidien à un seul mot : attendre.

Attendre qu’une place pour couples se libère dans un centre. Mais ce sont les plus difficiles à obtenir. « 95 % des places sont destinées à des hommes isolés. C’est une politique d’État, les espaces pour couples coûtent plus cher », commente Nicola Iodice, chef de service de la maraude bois de Vincennes d’Emmaüs Solidarité. « On voit chez certains sans-abri des relations très fortes, ultra-déterminantes pour s’en sortir. Ce sont des ressources sur lesquelles les structures institutionnelles devraient davantage compter », complète Erwan Le Méner, l’un des chercheurs ayant travaillé sur la vie amoureuse et affective des sans-abri pour l’Observatoire du Samu social de Paris  [2].

Malgré les obstacles de la rue, Maria et Vlad ont préféré rester ensemble dehors plutôt que séparés à l’abri. Leur solidarité a payé. Au foyer des Enfants du canal, Maria a retrouvé sa joie de vivre et cuisine chaque mois un repas roumain pour tous les bénéficiaires. Le couple rêve à présent d’un travail et d’une maison sans prétention. Leur amour est resté intact. « C’est un couple très soudé, leur expérience dans la rue les a encore renforcés  », assure Florence Dia, assistante sociale du foyer. « Il y a des personnes “volontaires” qui utilisent l’amour comme une force pour s’en sortir », décrypte Erwan Le Méner. Un constat qui met à mal le préjugé selon lequel misère sociale signifie misère amoureuse ou sexuelle. D’ailleurs, selon l’Insee, un SDF sur cinq vit en couple, mais cette réalité reste invisible, voire taboue.

Françoise, 52 ans, et Jean-Pierre, 68 ans, font partie de ces couples « invisibles » de la rue. Depuis dix-sept ans qu’ils sont ensemble, ils ont construit leur amour sans avoir besoin de toit. Un choix de vie assumé, explique Françoise, petite femme aux yeux bleus pétillants et au sourire édenté. « Mamour » et « Pupuce » se sont créé un chez-eux fait de cartons dans le XVIIe arrondissement de Paris, près du métro Pereire.

C’est là qu’ils ont toutes leurs habitudes et retrouvent leurs couples d’amis sans-abri, à qui ils rendent régulièrement visite, comme n’importe quel couple. « On se chamaille comme tout le monde, mais s’il n’est pas là, je pleure, et si je ne suis pas là, il pleure », s’amuse Françoise. Une relation loin de l’image misérabiliste attendue. Leur vie sexuelle ne semble pas non plus affectée par leur mode de vie. « On va dans les douches municipales, peu importe, c’est toujours bon ! », confie en riant Françoise de sa petite voix rocailleuse. Ils auraient voulu rester dans la rue pour toujours, mais les problèmes de santé de Jean-Pierre les ont forcés à s’installer dans un foyer il y a deux ans.

Par amour, Françoise a accepté de se priver de sa liberté mais se sent coincée dans ce quotidien étriqué : « Dehors, chacun pouvait faire un tour de son côté, et puis on allait voir la pétanque, mais ici on ne fait rien, on est collés 24 heures sur 24 dans notre petite chambre. Si on sort, c’est pour aller à l’épicerie », regrette-t-elle. La rue symbolise pour eux l’indépendance, la liberté d’être ensemble comme ils l’entendent. « C’est bien mieux de s’aimer dans la rue », s’exclament-ils en chœur. « Le challenge est de construire son couple en dehors de la survie au quotidien. Peu de couples SDF parviennent à se saisir de ce qui agrémente le couple dans son imaginaire, comme les balades, les projets, les sorties », précise Florence Dia.

Ce sont ces rêves, cet imaginaire, qui manquent à Sébastien et Coralie. Sébastien, 22 ans, gel dans les cheveux, T-shirt fashion et apparence soignée, se rappelle en détail de sa rencontre avec Coralie dans le Pas-de-Calais. « On était dans la même classe en 6e, puis on s’est retrouvés par hasard il y a quatre ans. Après, on ne s’est plus quittés. » Le début d’une histoire d’amour normale, qui chavire un mois plus tard lorsque le jeune homme se fait expulser de chez ses parents. Commence alors leur étrange quotidien. Sébastien et Coralie passent leurs journées ensemble mais se séparent la nuit tombée.

La jeune fille retourne alors chez sa grand-mère, tandis que Sébastien dort sur le bitume à quelques pas de chez elle. « Je lui confiais chaque nuit tout ce j’avais de valeur. Coralie me donnait des couvertures en hiver, elle en pleurait mais ne pouvait rien faire d’autre », se souvient Sébastien. Pour le soutenir, la jeune fille décide de le rejoindre à la rue. Après quatre nuits où elle ne ferme pas l’œil, Sébastien la convainc de rentrer chez elle : « Je ne voulais pas qu’elle vive ça. »

Le couple continue à se construire, malgré ces conditions extrêmes et une intimité précaire : « La plupart du temps, on se débrouillait dans la nature, c’était frustrant car on ne pouvait pas faire l’amour quand on voulait. » Jusqu’à ce que le jeune homme obtienne finalement quelques mois plus tard un lit dans un foyer. Cela illumine l’espace d’un instant leur vie de couple : ils peuvent dormir ensemble deux fois par semaine.

Pour eux comme pour d’autres, pourtant, s’aimer dehors ou à l’abri ne semble pas le plus important. « Le poids des conditions de vie dans la rue ne modifie pas toujours la manière de voir ses relations amoureuses, relève Erwan Le Méner. Certaines personnes considèrent le fait d’être à la rue comme une contrainte difficile mais pas centrale. » Plus central pour Sébastien et Coralie, se projeter dans un avenir à deux. Partir en vacances, s’aimer avec insouciance, comme tous les jeunes de leur âge.

Ces rêves leur demeurent inaccessibles : la situation de Sébastien est toujours aussi incertaine car il gagne à peine de quoi vivre. Leur couple risque aujourd’hui de se briser sur le trottoir. « Coralie me dit qu’elle a peur de ne pas avoir d’avenir avec moi, c’est logique en même temps, je la comprends », commente-t-il. « Cette jeune fille a dû faire face à tout un univers qu’elle ne connaissait pas. Ce n’est pas évident », renchérit Florence Dia.

Sans elle, Sébastien ne sait plus dans quelle direction aller. « Dans ma situation, peu de meufs voudront d’un mec comme moi », assure-t-il, fataliste. Le jeune homme montre une photo de lui prise il y a six ans. On voit un visage poupin aux joues bien remplies. Rien à voir avec ce garçon aux traits marqués et à la silhouette amaigrie qui se tient dans le réfectoire tristounet du centre. « La rue m’a quand même beaucoup pris. » Sébastien espère que, cette fois-ci, ce ne sera pas Coralie.

Lauriane Clément Article paru dans Politis n° 1363

  1. Tous les prénoms ont été changés.
  2. Survivre ou faire l’amour ? La pluralité des expériences affectives et sexuelles des personnes sans domicile fixe, A. Laporte, E Le Méner, N. Oppenchaim, D. Pourette, Observatoire du Samu social de Paris, 2007.

Vous pouvez lire aussi les articles de Lionel Cayet, personne dévouée a son prochain, confronté a la misère que personne ne veut voir et qui est pourtant tant présente dans et autour de paris et certaines villes en France.


Quand l’intimité rétrécit

On pense aux tipis, aux igloos, aux cases, aux maisons japonaises aux cloisons de papier… Certes, tout le monde n’habite pas un château où chacun dispose d’une aile ou d’un boudoir, mais quelle intimité dans des logements qui rétrécissent ? Quand le manque de moyens fait que les générations s’entassent ? Sans parler des zones de précarité absolue, camps, rue ou prison, d’où l’amour, heureusement, n’est pas absent. L’intimité est-elle un luxe ? Il y aurait fort à dire sur la chambre, rappelle l’historienne Michelle Perrot, auteure d’Histoire de chambres (Seuil, 2009), qui évoque ce lieu de plaisir, d’amour, de rêve, d’écriture, mais aussi de mort, auprès de figures centrales comme George Sand ou Pascal. Mais l’intimité n’est pas que dans la chambre à coucher. Sur les réseaux sociaux, elle est mise à rude épreuve. Les travaux concernant le respect de la vie privée sur Facebook ou Snapchat pleuvent, mettant les jeunes internautes en garde contre les informations – notamment amoureuses – qu’ils diffusent et le danger de s’exposer. Cela dit, ils maîtrisent mieux qu’on ne l’imagine ce qu’ils publient d’eux-mêmes et ce qu’ils cachent, dédramatise Serge Tisseron, auteur, de l’Intimité surexposée (Ramsay, 2001). Le psychiatre a déplacé le terme lacanien d’« extimité » pour expliquer que l’exposition procède d’une volonté d’identification par ses pairs, intervenant dans la construction de soi : « Je vois et je suis vu, donc je suis. » Le problème survient lorsque l’on reste vu alors qu’on ne le veut pas, notamment après une rupture. Les avatars ayant encore plus de mal que les vivants à couper les liens.

Lauriane Clément

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