Dans les chambres du monde

Le modèle occidental de rencontres et de pratiques sexuelles se diffuse dans le monde, constate la géographe Nadine Cattan.(1)

La généralisation des réseaux sociaux, la banalisation des technologies de communication et les brassages urbains favorisent la mondialisation de nouveaux comportements qui déboulonnent la figure traditionnelle du couple. Un phénomène qui a l’Europe pour épicentre, et dont les femmes sont de plus en plus souvent les protagonistes, estime Nadine Cattan (1), spécialiste des villes et des réseaux urbains en Europe.

La mondialisation concerne-t-elle aussi les mœurs ?

Nadine Cattan : Oui, et on le constate surtout dans les milieux urbains, plus prompts à adopter les innovations technologiques. La communication mobile et les réseaux sociaux diffusent un peu partout le modèle d’explosion du couple traditionnel qui a cours en Europe et aux États-Unis. Même si, globalement, dans toutes les sociétés, les représentations dominantes de la sexualité demeurent normées, construites sur le modèle patriarcal et hétérocentré.

Cela dit, les connaissances empiriques sur la sexualité à travers le monde sont lacunaires. La recherche académique considère encore le sujet comme « exotique ». La dimension sexuée et sexuelle de nos comportements et de nos pratiques demeure enfermée dans le discours médical, comme si la sexualité était un problème. Enfin, les sexualités restent un sujet tabou, traversé par la crainte de faire disparaître un symbole identitaire fort des sociétés modernes : la famille mononucléaire.

Quelles sont les différences les plus frappantes d’un pays à l’autre ?

L’âge du consentement sexuel varie de 11 à 20 ans. C’est dans les pays d’Amérique du Sud que l’âge de la majorité sexuelle est globalement le plus bas (13, 14 ans), et dans beaucoup de pays d’Afrique et l’archipel indonésien qu’il est le plus élevé (18 ans).

D’après l’Unicef, plus de 50 millions de jeunes filles sont mariées dans le monde avant leurs 18 ans (Afrique subsaharienne, Asie du Sud-Est, Bangladesh, Népal et Inde). La polygamie est effective et souvent autorisée dans 47 États.

Le polyamour et la polyfidélité remettent elles aussi en cause le dogme de la monogamie, qui est au fondement des sociétés modernes. Pourtant, ces formes de relations amoureuses et sexuelles ne peuvent en aucun cas être comparées à la polygamie et se distinguent aussi de l’infidélité.

Concernant l’homosexualité, plus elle est visible, plus l’homophobie l’est aussi. 80 États l’interdisent encore, voire la punissent de mort, comme en Iran et en Arabie saoudite. Il existe une corrélation entre la répression de l’homosexualité et le degré de démocratisation d’un pays ou le poids de la religion.

Comment expliquer l’influence européenne ?

L’Europe a atteint un haut niveau de développement, avec un degré d’urbanité élevé et une ouverture des législations, ce qui ne gomme pas d’importantes différences au sein du continent : selon une enquête menée par le fabricant de préservatifs Durex, le taux de personnes déclarant avoir connu une aventure sans lendemain atteint 70 % dans certains pays, mais seulement 28 % en Italie.

On fait l’amour pour la première fois à 18 ans en moyenne dans le monde, mais à 15 ans et demi en Islande, 17 aux États-Unis, 20 en Inde. Dans les pays du Sud, l’hétérogénéité est plus importante.

Les individus n’ont pas toujours la liberté d’aimer ou d’épouser qui ils veulent. Les femmes de milieu rural sont les plus exposées à ces contraintes. Mais l’Argentine a dit oui aux unions entre personnes homosexuelles avant que la loi française n’adopte le mariage pour tous.

Quelles nouvelles formes de relations se distinguent en Occident ?

Les différentes orientations sexuelles sont plus visibles. Les nouvelles formes de sexualité gagnent en acceptabilité. Telle l’expérimentation de relations amoureuses multiples et simultanées, comme les couples à trois, pratiques désormais étudiées au grand jour par la sociologie.

Le regard sur l’infidélité a aussi changé. Deux tiers des gens y voient le secret de la longévité de leur couple. Trois mots-clés pour ces nouvelles pratiques décomplexées : immédiateté, zapping et mobilité.

Phénomène intéressant : la libido masculine n’est plus le moteur privilégié de ces évolutions. Se considérer « sex friends », former couple et chacun reste chez soi…, cette contractualisation nouvelle, à faible contrainte et pourvoyeuse d’une vie sexuelle plus libre, séduit beaucoup de femmes. Elles sont de plus en plus expérimentatrices d’amours sans lendemain.

Est-ce un hasard si le site de rencontres extraconjugales Gleeden, « pensé par des femmes », fréquenté par les classes supérieures des grandes métropoles, est le seul à avoir accepté de répondre à nos enquêtes ?

Patrick Piro Article paru dans Politis n° 1363

Couv Politis N 1363_64_65(1) Nadine Cattan est directrice de recherche au CNRS et directrice de l’UMR Géographie-cités, auteure avec Stéphane Leroy de l’Atlas mondial des sexualités, Autrement, 2013.

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