Expliquer l’extrémisme, n’est pas l’admettre.

« Si la radicalisation est un processus, expliquent les politistes Annie Collovald et Brigitte Gaïti, il faut alors accepter de le suivre avant de pouvoir l’expliquer. C’est donc le passage du “pourquoi” au “comment” (2). »

On peut retracer la généalogie des attentats de Paris début 3015, à partir de la guerre civile algérienne.

D’abord, le mode opératoire des attentats s’inscrit dans la continuité de formes antérieures de délinquance auxquelles certains d’entre eux ont pu se livrer. Voler des voitures, obtenir des armes, les manier et les utiliser, par exemple dans le cadre d’un braquage, constituent des savoir-faire et des modes d’action transposables. Le déroulement des attaques reflète également la permanence de ce type de pratique : les repérages demeurent approximatifs ; les plans de fuite se limitent à rentrer chez soi ; et, si cela s’avère impossible, il semble n’y avoir d’autre option qu’une errance sans but.

Le sang-froid pour mener l’attentat et l’habileté pour la conduite rapide afin d’en sortir semblent les seules qualités exigibles. Même la mort en martyr en tirant sur les forces de l’ordre se superpose étrangement à celle de Scarface, incarné par Al Pacino dans le film de Brian de Palma, une icône de certains jeunes des cités ; ou encore avec celle du braqueur Jacques Mesrine, dont Merah lisait la biographie quelques semaines avant sa mort. La familiarité de ces modes d’action et leur légitimité aux yeux de ceux qui les utilisent constituent une étape importante pour comprendre comment ils peuvent ensuite se déployer vers d’autres cibles, même si cela reste insuffisant.

Ainsi, la volonté de Coulibaly de « faire les policiers », pendant que les frères Kouachi attaquaient Charlie Hebdo, peut sans doute se rattacher à sa détestation d’une institution qui a tué sous ses yeux son meilleur ami, Ali Rezgui, en septembre 2000, alors que les deux hommes chargeaient des motos volées dans une camionnette.

(…) Le conflit, déclenché en décembre 1991 par l’annulation des élections qui avaient vu la victoire du Front islamique du salut (FIS), fut extrêmement violent. Jusqu’au début des années 2000, les affrontements intenses entre l’armée et les Groupes islamistes armés (GIA) firent plusieurs dizaines de milliers de morts et provoquèrent des déplacements et des exils de masse. Cette tragique situation n’épargna pas les familles algériennes installées en France et auxquelles appartiennent tant Merah et Nemmouche que les frères Kouachi. M. Abdelghani Merah, frère aîné de Mohamed, a ainsi raconté leurs vacances d’été à Oued Bezzaz, où la famille paternelle appuie le GIA, exhibe des armes et parfois « un gendarme ou un civil décapité ».

Il a également expliqué les pressions exercées à cette période par l’un de ses oncles toulousains pour que ses sœurs « arrêtent l’école, mettent le voile islamiste et restent à la maison » (5). Dans le contexte français, ces injonctions religieuses peuvent constituer simultanément un rappel à l’ordre pour des enfants trop émancipés (dans leurs sorties, leurs fréquentations ou leurs manières de s’habiller) et un appui plus directement politique aux groupes armés. Comme celui de M. Djamel Beghal, présenté comme le mentor de Chérif Kouachi et de Coulibaly, rencontré à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis en 2005.

Né en 1965, il participe aux réseaux de soutien du GIA en France, ce qui lui vaut d’être arrêté en 1994. Avec Coulibaly et Chérif Kouachi, il fait également partie des quatorze personnes soupçonnées d’avoir préparé en 2010 l’évasion de M. Smaïn Aït Ali Belkacem, l’un des artificiers des attentats de 1995. En détention, Kouachi aurait également pris contact avec M. Farid Melouk, lui aussi condamné pour son soutien logistique à ces attaques.

Dans ces rencontres s’opère un lien entre des générations différentes de militants actifs de l’islam politique. Il inscrit l’engagement dans une histoire plus longue, jalonnée de faits d’armes, de défaites et de réorientations (6). En 1995, les GIA pouvaient espérer remporter une victoire militaire et politique en Algérie. Les bombes posées dans les transports en commun parisiens visaient donc à contraindre le gouvernement français à restreindre son soutien au régime militaire. Quelques années plus tard, ces options se sont éloignées. Les GIA ont été défaits, et le Groupe salafiste pour la prédication et le combat, créé en 1998, décline sous les coups de l’armée.

Cet affaiblissement politique et territorial explique sans doute son ralliement à Al-Qaida en 2007, sous le nom d’Al-Qaida au Maghreb islamique, et un changement de stratégie. L’organisation se concentre désormais sur des opérations isolées dans le Sahara, voire au Mali et au Niger (comme des enlèvements d’Occidentaux). Pour des militants vivant en France ou en Europe, la continuité de la cause emprunte donc des voies différentes de celles des plus anciens. Elle passe désormais par un détour — et parfois un départ — vers ce que les services de renseignement appellent les « terres de djihad » ou par le passage à la propagande par le fait.

Ce mode opératoire avait été adopté par les anarchistes à la conférence de Londres de 1881. Son principe est simple : le fait insurrectionnel (attentats, assassinats, sabotage, récupération) « est le moyen de propagande le plus efficace et le seul qui (…) puisse pénétrer jusque dans les couches sociales les plus profondes et attirer les forces vives de l’humanité dans la lutte (7) ». Employé un peu partout en Europe, aux Etats-Unis et en Russie, il frappe aussi bien des gouvernants, des policiers, des magistrats, des religieux, des opposants politiques que des « bourgeois » anonymes.

Si la propagande par le fait a pu séduire, elle n’a jamais mobilisé les foules.

Au grand dam de ses promoteurs, la propagande par le fait n’a pourtant guère soulevé les foules. Certains actes ont pu être perçus avec bienveillance, mais ils n’ont pas mobilisé. Au contraire, ils ont même provoqué une distanciation du monde ouvrier à l’égard des mouvements anarchistes, alors qu’une répression impitoyable s’abattait sur eux.

A tel point que cette stratégie a été abandonnée dès le début du XXe siècle, au profit d’actions plus collectives. Par la suite, elle fut utilisée avec le même insuccès par des mouvements d’extrême gauche (Action directe en France, la Fraction armée rouge en Allemagne, les Brigades rouges en Italie), mais aussi par des partisans d’extrême droite (comme l’Organisation armée secrète [OAS], Timothy McVeigh, exécuté aux Etats-Unis pour l’attentat d’Oklahoma City en 1995, ou M. Anders Behring Breivik, responsable du massacre d’Utøya en Norvège en 2011).


 

Laurent Bonelli -Maître de conférences en science politique à l’université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense (Institut des sciences sociales du politique). Le Monde Diplomatique (EXTRAIT)SOURCE Titre original « Les chemins de la radicalisation »


 

Notes:  le texte ci-dessus étant un extrait d’un très grand texte au demeurant très bien argumenté, documenté, vous ne trouverez pas réponse a l’ensemble des liens référencés et indiqués ci-dessous … Merci de votre compréhension et je vous invite à lire l’article entier.  MC


 

 

  1. Gérard Mauger, Les Bandes, le milieu et la bohème populaire, Belin, Paris, 2006, et Marwan Mohammed, La Formation des bandes. Entre la famille, l’école et la rue, Presses universitaires de France, Paris, 2011.
  2. Annie Collovald et Brigitte Gaïti (sous la dir. de), La Démocratie aux extrêmes. Sur la radicalisation politique, La Dispute, Paris, 2006.
  3. Howard S. Becker, Les Ficelles du métier, La Découverte, Paris, 2002.
  4. Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires, Les Belles Lettres, Paris, 1994.
  5. Abdelghani Merah, Mon frère, ce terroriste, Calmann-Lévy, Paris, 2012.
  6. Des mécanismes similaires sont observables pour d’autres mouvements clandestins. Lire « Sur les sentiers escarpés de la lutte armée», Le Monde diplomatique, août 2011.
  7. Lettre de Carlo Cafiero et Errico Malatesta à la Fédération jurassienne, publiée dans le Bulletin de la Fédération jurassienne, n° 49, Sonvillier (Suisse), 3 décembre 1876.
  8. Alexandra Oeser. Enseigner Hitler. Les adolescents face au passé nazi en Allemagne, Editions de la Maison des sciences de l’homme, Paris, 2010.
  9. Didier Bigo et Daniel Hermant, « La relation terroriste », Etudes polémologiques, n° 47, Paris, 1988.