Émoi !

Du baby-boom à la GPA, le mariage bourgeois a été chahuté. Dans la diversité des situations, une valeur commune émerge : le couple. Il est l’objet de tous les possibles, donc de toutes les pressions.

Le couple, émoi, émoi, émoi…

Le 3 juillet 2015, la Cour de cassation valide l’inscription à l’état civil français d’enfants issus d’une gestation pour autrui (GPA) à l’étranger. Le Premier ministre, Manuel Valls, s’empresse de rappeler que le recours à des mères porteuses demeure interdit en France, mais le camp anti-GPA crie au scandale. Derrière l’argument de la marchandisation du corps et de l’exploitation de la misère, il y a – au moins du côté des partisans de la Manif pour tous – la reprise d’une vieille lune : « Un enfant, c’est un père et une mère. » Et le couple, en Occident, c’est d’abord le couple parental. Hétérosexuel ? Marié ?

Seuls en ville

L’évolution des relations amoureuses va-t-elle modifier le paysage urbain ? L’accroissement du nombre de personnes vivant seules en ville entraîne une pression immobilière. D’après l’Insee, on vit dans un ménage nombreux pendant sa jeunesse, le chiffre baisse jusqu’à 25 ans, remonte jusqu’à 35-40 ans, puis diminue de manière irréversible. En 2015, le ménage moyen est constitué d’environ 2,5 personnes. Avec le vieillissement de la population, la personne seule en ville est d’abord une personne âgée. Par ailleurs, le célibat explose : de 9 millions de célibataires en 1999, on serait passé à 15 millions.

Il est plus difficile de contracter un prêt immobilier quand on est célibataire, mais c’est encore plus difficile de louer, car les bailleurs jugent les personnes seules plus vulnérables aux accidents de la vie. La colocation reste donc une des meilleures réponses à la galère du logement dans les grandes villes. Ainsi, 54 % des Français en colocation sont des actifs.

La bataille idéologique autour du mariage pour tous (loi du 17 mai 2013) a révélé que ce qui dérangeait, dans l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, c’était surtout la filiation. Que devient la sacro-sainte famille canonique si l’on peut faire des enfants à deux personnes du même sexe, voire à plusieurs (parents biologiques et parents d’intention) ? « La famille n’est pas en crise, elle est même remarquablement vivante, soulignait dès 1998 la sociologue Irène Théry  [1]. Elle s’affirme comme la valeur numéro un des jeunes Français, mais elle connaît depuis les années 1960 une mutation profonde  [2]. »

Depuis longtemps déjà, l’ordre institué par le code Napoléon (1804), autoritaire et inégalitaire, « ne paraît plus naturel à personne », écrivent en 1999, les sociologues Daniel Borrillo, Éric Fassin et Marcela Iacub [3]. La famille ordonnait la société sur un mode hiérarchique, entre les époux et vis-à-vis des enfants. La femme ne pouvait disposer de ses biens ni des revenus de son activité. L’adultère n’était pas équivalent selon qu’il était le fait de l’homme ou de la femme. Le viol conjugal n’existait pas… « L’ordre des sexes était donc en même temps un ordre de la sexualité, que venaient compléter un ordre de la reproduction et un ordre de la filiation. »

À partir des années 1960, ce système est renversé par une série de dates clés : accès à la contraception en 1967, à l’avortement et au divorce par consentement mutuel en 1975, et à l’égalité professionnelle en 1983 (loi Roudy). Malgré la double aspiration de liberté et d’égalité, les lois qui concernent les enfants perpétuent un ordre « imitant la nature, en confondant géniteurs et parents », poursuivent les trois sociologues. Avec le mariage pour tous, la PMA et la GPA, c’est l’ordre symbolique qui change. Cette nouvelle étape a été amorcée dans les années 1990 par le débat sur le Pacs et celui sur la parité.

Quel impact a pu avoir l’épidémie de sida dans cette évolution ? Les enfants des soixante-huitards ont démarré leur vie sexuelle avec en tête les premières victimes du VIH et les campagnes de prévention dans les collèges. La liberté sexuelle était contrée par les effets conjoints de la peur, du préservatif obligatoire et de la question de la « confiance » en cas de relation non protégée. La sexualité même se retrouvant soumise à un impératif de relation durable puisqu’il fallait trois mois sans « prise de risque » pour un dépistage fiable.

Le moteur du changement, c’est l’égalité : « Une valeur qui s’est affirmée si fortement ces dernières décennies qu’elle est en passe de devenir le symbole phare des sociétés démocratiques », estime Irène Théry. En droit, le couple est désormais égalitaire et pluriel : « Concubins et pacsés, couples unis et désunis, de sexe opposé et de même sexe : la pluralité a remplacé le modèle unique du couple marié et stable, par hypothèse hétérosexuel. »

La sociologue ajoute : « Cette diversité ne nous divise pas, car elle repose sur une valeur commune forte : l’idée que le couple est un lien qui vaut par lui-même, distinct du lien parents-enfants. Notre définition du couple a changé. Ce n’est plus ce qui, avec deux, ne fait qu’un – parlant par la voix du mari, portant le nom du mari, marchant au pas du mari. Le couple aujourd’hui, c’est ce qui, avec un et un, fait deux : son idéal est la conversation conjugale, un duo amoureux, à la fois érotique et amical, qui suppose d’harmoniser deux voix différentes. »

Mais la sérénité n’est pas forcément plus sûre. « On attend de ce duo qu’il se renouvelle tout au long de l’existence, qu’il ait du sens, précise Irène Théry. Du coup, nous avons changé de risque. Hier, la hantise, c’était le joug conjugal : rester attachés une vie entière, même malheureux. Aujourd’hui, c’est l’abandon : chacun peut s’entendre dire un beau matin : “Je m’en vais”. » Le 10 juillet dernier, pour les 40 ans du divorce par consentement mutuel, Radio divorce est lancée.

Signe des temps ? Le nombre de mariages a diminué depuis les années 1970, le nombre de Pacs a bondi entre 2001 et 2010, et le mariage a connu un sursaut avec le mariage pour tous. Les divorces ont progressé dans le sens inverse, d’après l’Insee, de 12 % ces dernières années. Mais, comme le mariage a globalement chuté, c’est plutôt le nombre de séparations qu’il faudrait compter. Pas un hasard si le sociologue François de Singly a consacré un essai à ce sujet  [4], fondé sur le point de vue des femmes, principales initiatrices des séparations. Il fait notamment état de tensions entre le « je » des partenaires et le « nous » conjugal, entre la fusion et l’autonomie.

Dans une société d’individus, le couple devient un support non seulement à la sécurité, mais aussi à la reconnaissance de soi. « Ce qui frappe […], ce sont les attentes des couples, estimait en 2003 la sociologue Bernadette Bawin-Legros  [5]. En même temps qu’ils se déchirent, se séparent, divorcent, ils aspirent à l’amour unique et à la fidélité. […] La différence avec l’infidélité de la révolution sexuelle des années 1960 et 1970, c’est que celle-ci ne mettait pas le couple en danger. Depuis les années 1990, la fidélité, c’est le temps qu’on s’aime… » Trois ans maximum pour « l’amour passion », selon les biologistes. Beaucoup plus pour « l’amour durable », selon le psychiatre et psychanalyste Robert Neuburger (voir p. 39).

Toute la question étant de savoir si la longévité est une ruse de l’amour bourgeois ou un pied de nez à « l’amour liquide » théorisé par le polonais Zygmunt Bauman, où l’individu fait fluctuer ses relations sur le mode de la jetabilité, de l’interchangeabilité, de l’exclusion, de la flexibilité… Dans une « société liquide  [6] », le couple serait comme une île ? « Le plébiscite de la fidélité et de l’amour unique traduit avant tout l’aspiration à l’amour sans partage et sans mensonges, précise Bernadatte Bawin-Legros. La fidélité se situe du côté de la quête éperdue de la fusion plutôt que de celui de la solennité des serments. La fidélité postmoraliste conjugue le vague espoir du toujours avec la conscience lucide du provisoire. »

Objet de toutes les aspirations, le couple est aussi celui de toutes les pressions, non plus imposées par la société mais choisies par soi-même : « Le couple moderne doit être à la fois amour, passion, tendresse, amitié, connivence cognitive, partage du travail, éducation des enfants », énumère Bernadette Bawin-Legros. Pour le philosophe italien Umberto Galimberti  [7], « l’amour est devenu le lieu de la radicalisation de l’individualisme ». Mais un individualisme émancipateur. La séparation pouvant aussi prolonger cette logique, comme une forme de retour à soi.

Ingrid Merckx Article paru dans Politis n° 1363

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  1. Auteure de Couple, filiation et parenté aujourd’hui, Odile Jacob, 1998.
  2. Télérama, 22 décembre 2011.
  3. Au-delà du Pacs. L’expertise familiale à l’épreuve de l’homosexualité, PUF, 1999.
  4. Séparée. Vivre l’expérience de la rupture, François de Singly, Armand Colin, 2011.
  5. Le Nouvel Ordre sentimental. À quoi sert la famille aujourd’hui ?, Bernadette Bawin-Legros, Payot, 2003.
  6. L’Amour liquide, Zygmunt Bauman, Le Rouergue, 2004/Pluriel, 2010. La Vie liquide, Le Rouergue/Chambon, 2006. Le Présent liquide, Seuil, 2007.
  7. Qu’est-ce que l’amour ?, Umberto Galimberti, Payot, 2008.