Ni libertins, ni infidèles,

Ils ont entre 20 et 50 ans et rejettent l’idée du couple exclusif. Vivant plusieurs histoires d’amour simultanées, les polyamoureux réinventent nos modes de vie sentimentaux.

On sonne à la porte. Flore, 24 ans, jolie brune à la coupe garçonne et aux joues rougissantes, nous accueille dans sa colocation parisienne, qu’elle partage avec son petit ami et deux autres mecs, tous présents ce jour-là. Installée sur un canapé du salon face à l’assemblée, la jeune femme sert à boire et commence à dérouler le récit de sa vie sentimentale.

Il y a deux ans et demi, lors d’une soirée ordinaire, elle a flashé sur un type de son âge, Jérémie, déjà en couple avec une autre fille et visiblement très attaché. Pas un problème pour Flore : “J’étais autant intéressée par Jérémie que par sa copine, dit-elle, un sourire malicieux au coin des lèvres. Ils m’ont expliqué qu’ils étaient dans une relation non exclusive et les deux sont rentrés dans une logique de flirt avec moi au même moment.”

Après quelques semaines, cette tentative de “trouple” finira par échouer mais Flore et Jérémie resteront ensemble et poursuivront leur histoire sur le même modèle d’ouverture et de multiplicité, s’autorisant d’autres aventures sentimentales ou sexuelles au gré des rencontres.

“On est en couple, oui, on vit ensemble, et en même temps on fréquente plein d’autres gens, des relations amoureuses ou juste des amis avec qui l’on couche une fois tous les trois mois”, confirme Jérémie, hyper enthousiaste.

« Il y a une dizaine d’années, ces jeunes gens auraient été qualifiés de libertins ou de néo-hippies recréant des communautés sexuelles en marge de la société. On aurait observé avec un dédain mêlé d’ironie leurs mœurs atypiques et leur tentative de déborder le modèle conjugal classique, cette immuable image du couple à deux, exclusif et fidèle. Mais les choses ont bien changé.

De plus en plus présents dans les médias et sur internet, où pullulent des sites de rencontrés et de discussions consacrés au sujet, organisés en communautés ou associations, les adeptes de l’amour libre sortent de la marginalité et imposent leur mode de vie sentimental comme une nouvelle réalité sociologique. Un terme a même été inventé pour les qualifier : les polyamoureux. « C’est un dérivé du mot « polyamory« , utilisé aux Etats-Unis depuis le début des années 90 », décrypte l’écrivaine Françoise Simpère. Mais il ne faut pas croire pour autant que le polyamour est une invention américaine. Les amours plurielles ont été théorisées en France dès les années 1925/1930 par un journaliste, Georges Anquetil, auteur de La Maîtresse légitime, ou de libertaires comme E. Armand et Madeleine Vernet, qui remettaient en cause t’exclusivité et prônaient la « camaraderie amoureuse ».

Auteur de plusieurs essais célèbres sur ce thème, dont Le Guide des amours plurielles IPocket, 2009L Françoise Simpère décrit le polyamour comme « le fait de pouvoir vivre simultanément plusieurs relations sentimentales en toute franchise vis-à-vis des différents partenaires consentants ». Elle-même dans un mariage libre depuis quarante ans, elle a contribué à imposer le sujet en France et assista à l’éclosion d’une nouvelle communauté polyamoureuse.

« Le relai médiatique a permis de mettre en lumière un mode de vie que beaucoup pratiquaient en ayant l’impression d’être des ovnis. Celles et ceux qui y pensaient mais n’avaient jamais osé le faire ou le dire se sont alors libérés, et depuis le phénomène se développe avec la création de nombreux ‘événements poly’ un peu partout en France, en Suisse, en Belgique, et je ne parle que de l’Europe! »

C’est grâce aux médias que Pauline, assistante administrative d’une trentaine d’années, découvrit il y a trois ans le concept de polyamour. Elle en parle comme d’une révélation : « Plusieurs fois dans ma vie, je me suis retrouvée dans une situation de couple où je proposais à mon partenaire d’avoir d’autres relations sentimentales. C’était toujours mal perçu, considéré comme un désamour. Alors je finissais par accepter l’exclusivité, jusqu’au jour où je suis tombée sur un article à propos du polyamour. J’ai compris que d’autres personnes éprouvaient les mêmes choses, qu’ils avaient inventé un mot pour ça. Je ne me sentais plus folle ou malade! »

La plupart des polyamoureux rencontrés témoignent d’un parcours similaire : ils ont vécu plus ou moins longtemps en couple, ont tout tenté pour le sauver, traversé parfois des épisodes dépressifs, jusqu’à s’apercevoir que l’exclusivité conjugale ne leur convenait pas. Qu’il leur fallait se déployer ailleurs. Installé à une terrasse de café sous un soleil de plomb, Emmanuel, quadra souriant qui bosse dans la communication, raconte lui une « longue période de doute et de refoulement ». « L’impression d’être encagé pendant plus de vingt ans », dit-il. « J’ai toujours eu une affectivité dense et diversifiée. A 18 ans, j’ai rencontré mon épouse et je me suis mis en tête de construire une vie droite, ordonnée, sûrement pour combler un manque affectif lié à l’enfance. Je voulais rester pour toujours avec elle, avoir ce genre de relation monogame qu’on nous présente comme idéale. Et puis les années ont passé, j’ai été rattrapé par la multiplicité de mes désirs, je tombais sans cesse amoureux d’autres personnes sans pouvoir l’exprimer. J’ai vécu une première relation pendant mon mariage, mais je me suis vite aperçu que je ne supportais pas d’avoir une aventure extraconjugale sans l’assentiment de ma femme. J’avais besoin de transparence. Le polyamour en cela, m’a sauvé. Ce n’est ni de l’infidélité, puisqu’il repose sur un accord consenti avec le partenaire, ni du libertinage, puisqu’il n’est pas exclusivement sexuel. C’est un nouveau monde à explorer; un univers fondé sur l’écoute de ses désirs et ceux des autres, dans un climat de bienveillance. »

Pour Nadia, brune tatouée qui va vers ses 40 ans, la révélation eut lieu le soir même de son mariage. Elle avait 26 ans et s’engageait sur le chemin de la normalité : « j’allais fonder une famille, acheter une maison, rester fidèle au même homme, faire tout ce que l’on attendait de moi », se souvient-elle. « Au moment de passer à l’acte, j’ai eu un flash : je me suis dit j’adore ce mec mais est-ce que je vais pouvoir aimer et baiser le même homme toute ma vie?’ Je me suis finalement mariée, j’ai eu un enfant et puis je suis tombée en dépression. Je crois que je ne voulais pas être la propriété d’un homme. Je voulais explorer mes désirs sexuels, mes envies sentimentales, et ce système exclusif me l’interdisait. Pour lui aussi, c’était difficile. Il me sentait frustrée mais ne savait pas quoi faire. »

En 2008, elle décide donc de s’inscrire sur un site de rencontres, où elle fait la connaissance de Laurent, un informaticien qui l’initie à l’idée du polyamour. « J’ai eu du mal à le faire accepter à mon mari, mais au bout d’un certain temps il a compris que c’était essentiel à notre équilibre », dit-elle. Ces sept dernières années, Nadia, son époux et Laurent ont vécu un amour partagé, qui s’est ouvert ensuite à d’autres relations : coups d’un soir, amitiés sentimentales ou sex friends réguliers. « Le polyamour autorise toutes les formes d’aventures du moment qu’elles sont acceptées par les différents partenaires », observe Laurent.

Résultat d’un demi-siècle d’érosion de l’institution du mariage, de la crise d’influence de l’Église et de l’éclatement des organisations familiales traditionnelles, le polyamour a fait rentrer le modèle du couple à l’ère libérale, où l’on peut circuler entre plusieurs partenaires en fonction de ses envies, piocher chez l’un ce qui fait défaut chez l’autre. Il est aussi le symptôme d’une société de plus en plus individualiste, « où les intérêts personnels priment sur ceux du ménage », remarque le psychanalyste, thérapeute et anthropologue Eric Smadja, auteur de l’essai Le Couple et son histoire [PUF] « On attend beaucoup trop du couple aujourd’hui », dit-il.  « On veut qu’il réponde à nos différentes exigences sexuelles, psychiques, intellectuelles, communicationnelles. Et si tous ces désirs ne sont pas satisfaits, on va diffracter nos relations : on va chercher de l’amour; du sexe ou de la complicité chez d’autres personnes, et ainsi créer une organisation polyamoureuse. »

Marc, quinquagénaire divorcé installé en Bretagne et récemment converti aux amours plurielles, décrit en effet sa vie sentimentale comme une combinaison de désirs multiples. « J’ai parfois été amoureux de cinq à six femmes en même temps, avec qui j’avais des relations très diverses », explique-t-il. « J’avais une partenaire particulière pour tous types d’activités : telle femme pour un moment libertin, telle autre pour un dîner une soirée au théâtre ou une randonnée. Ce n’est pas un amour à la carte mais une manière consentie de mieux vivre l’instant, d’améliorer la qualité du temps passé ensemble. Combien de couples s’enferment dans un quotidien délétère et sacrifient leur bien-être? Avec le polyamour, on se libère des contraintes du modèle conjugal exclusif. On retrouve ce qui manque si souvent dans le mariage : le choix, l’autonomie. »

Mais le polyamour est plus qu’un mode de vie sentimental. « C’est une philosophie, défend Vanesse, étudiante de 20 ans. Un courant de pensée qui dialogue avec le féminisme, dans le sens où il revendique une liberté totale pour les femmes, et aussi avec la communauté LGBT, vers laquelle beaucoup de polyamoureux se projettent. Je pense qu’à partir du moment où tu as fait exploser une norme, à savoir celle du couple exclusif, tu te dis finalement que les autres normes sont aussi caduques, surtout celles liées au genre. »

Sémillant danseur de 37 ans, en couple avec plusieurs femmes, Aurélien confie avoir vécu une grande libération sexuelle à mesure qu’il découvrait le polyamour. De sensibilité plutôt hétéro, il s’autorisa ainsi de nouvelles expériences : du sexe à plusieurs, des relations homos et même du BDSM dit-il, avant de nous entraîner dans sa chambre où pendent des cordes de Shibari en guise de décoration. En ce moment, il s’est lancé dans une autre aventure : le « fluid bonds », une pratique contestée chez les polyamoureux. « C’est un accord que l’on passe entre nos partenaires et leurs partenaires, où l’on décide collectivement de ne pas utiliser de capotes. Il faut faire confiance, surtout quand il y a plusieurs degrés de séparation entre toi et les autres. »

Libérateur, émancipateur, le polyamour n’est pas pour autant un mode de vie idyllique, à en croire ses adeptes. Les personnes rencontrées témoignent toutes des mêmes aléas : le sentiment de dispersion, la tentation de revenir à l’exclusivité, la difficulté de rencontrer des gens eux-mêmes polyamoureux ou ouverts au concept, et le regard des autres, parents, amis, qui rejettent ces organisations amoureuses.

Mais le pire, disent-ils, c’est la jalousie, ce terrible réflexe contre lequel tous doivent lutter au quotidien. « Le polyamour est séduisant en théorie, mais en pratique il peut s’avérer très contraignant », confirme Guilain Omont, un jeune net-entrepreneur et célèbre figure médiatique du milieu polyamoureux.

Avec sa relation principale » Gabrielle, une architecte de 28 ans enceinte de leur premier enfant, ils vivent depuis sept ans un amour libre et ont traversé d’intenses phases de jalousie. « Je ne supportais pas de le savoir avec une autre femme, ça me rendait malade », rembobine Gabrielle. « Dès le départ, il a donc fallu fixer des règles, comme ne pas embrasser l’autre en face de moi, ne pas avoir de contact physique. »

Emmanuel, révélé au polyamour à plus de 40 ans, a lui aussi passé ces dernières années à lutter contre le sentiment de jalousie qu’il éprouvait dans ses relations multiples. « J’ai dû faire un énorme travail sur moi, désapprendre tout ce que l’on m’avait enseigné, ces conneries selon lesquelles l’homme doit posséder sa femme. J’ai appris à être heureux lorsque ma copine est épanouie, avec moi ou un autre. »

Au fond, le bon équilibre du polyamour semble reposer sur une formule simple : de la communication, des échanges transparents entré les partenaires, et beaucoup d’organisation. Dans leur appartement de Berlin, où ils ont emménagé récemment, Guilain et Gabrielle ont ainsi tenu à avoir leur chambre individuelle, afin de conserver un espace libre où ils pouvaient accueillir des relations de passage.

Dans la colocation parisienne de Flore et Jérémie, les choses sont encore mieux ordonnées : toute la vie du couple est programmée dans un Google Agenda commun, où chacun inscrit son emploi du temps, ses soirées prévues avec tel ou tel partenaire. « On note tout ce que l’on fait pour les deux semaines à venir et ainsi l’autre est libre d’utiliser les espaces communs ou d’inviter qui H veut. C’est une forme de liberté anticipée, partagée, sans laquelle ce serait l’anarchie », observe Flore, qui précise qu’elle n’a aucun souci à fréquenter certaines partenaires de Jérémie.

Ce type de règles provoque un sourire chez Sophie Cadalen. Psychanalyste et écrivaine, auteur d’Inventer son couple – Préserver le désir au quotidien (Eyrolles), elle ne croit pas vraiment au concept de polyamour, qu’elle juge « encore assez conservateur ». « Beaucoup fonctionnent sur le Modèle conjugal traditionnel, avec une relation principale, autour de laquelle ils s’accordent d’autres aventures mais en respectant des règles rigoureuses. Ils débordent le modèle du couple exclusif, certes, mais ne l’abandonnent pas tout à fait ».

Comme toutes les organisations sociales naissantes, le polyamour est néanmoins traversé de nombreux courants antagonistes, certains réclamant qu’il soit sans règles, ouvert à toutes les interprétations possibles, d’autres exigeant un cadre strict. Ces derniers temps, un sujet fait débat au sein de la communauté : faut-il exiger une reconnaissance officielle du polyamour? Faut-il réclamer des droits devant la loi, au même titre que les couples exclusifs?

Proche de l’association Polyfamilles, en première ligne dans le dossier, Aurélien Jéna explique : « Nous ne voulons pas que l’on invente des lois spécifiques aux polyamoureux, mais juste qu’il n’y ait plus de discrimination face au droit commun. Aujourd’hui, la loi française fait que ce n’est pas possible d’organiser sa vie à plus de deux. C’est compliqué d’élever un enfant à plusieurs, impossible d’être plus de deux sur une mutuelle, sur un bail ou une vente immobilière. Et comment fait-on lorsque l’on est une famille composée, lorsque l’on ne se reconnaît pas dans le modèle exclusif ? »

Dans le polyamour se joue donc un peu plus qu’une mode passagère, ou une lubie d’excentriques en manque de sensations. Ici se trame peut-être l’acte 1 d’une vraie mutation de société.

Par Romain Blondeau – Les INROCKS – SOURCE


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