Agriculteurs-Population : Intérêts communs !

On ne compte plus les plans dits « d’urgence » pour l’agriculture. D’abord soucieux de calmer de légitimes colères, ils ne font que cacher l’enjeu fondamental : celui de lancer un programme visant un développement durable, social et environnemental de l’agriculture, assorti d’un nouveau projet de rémunération du travail paysan.

Programme qui, du côté des consommateurs, imposerait de sortir du blocage des rémunérations salariales et des hausses de prix comme ceux du gaz, de l’électricité ou des loyers. Telle est la question !

Derrière le funeste vocable répété à satiété de « la compétitivité » dans une féroce guerre économique mondiale, les forces du capital et leurs serviteurs considèrent qu’il ne faut pas augmenter la valeur de la partie alimentaire de la reproduction de la force de travail, pour ne pas devoir revaloriser les salaires des travailleurs manuels et intellectuels ainsi que les protections sociales. Et ceci doit être obtenu en permettant aux secteurs d’aval de la production de capter leur part de valeur.

On estime que près de 15 points de cette valeur a été transférée du producteur vers les secteurs industriels et commerciaux d’aval de l’agriculture. Tel est le sens des décisions prises ces quarante dernières années à l’Organisation Mondiale du Commerce et au sein des institutions européennes.  Ainsi les mécanismes de régulation mis en place au début du marché commun, comme les prix garantis à la production, ont été démantelés et, décidée récemment, la fin des quotas laitiers va produire un cataclysme rural.

La concentration capitaliste des secteurs de la collecte, de la transformation et de la distribution place les petits et moyens paysans dans un rapport de subordination qui élimine un à un les plus faibles. Pour survivre, ceux qui restent doivent produire toujours plus à des prix abaissés, après s’être hyper-endettés. Autrement dit, leur auto-exploitation est renforcée.

Au nom de cette « compétitivité » et de « la concurrence libre », ils sont placés dans une guerre économique sans merci avec les agricultures d’ores et déjà plus industrialisées des pays du nord de l’Europe et désormais de l’Allemagne.

Face à de tels rouleaux compresseurs, ils ne peuvent tenir. N’est-ce pas l’objectif recherché quand on songe que tout serait considérablement aggravé si, par malheur, le projet de traité transatlantique devait voir le jour ?  Dans ces conditions, les plans d’urgence ne sont que des soins palliatifs alors que la maladie est très profonde.

L’Allemagne a transformé les fermes coopératives de l’ancienne RDA en usines à lait et à viande produisant à bas prix et à qualité moindre, le lait ou la viande n’étant que des sous-produits de la production d’énergie. Elle ajoute à ce qui se produit sur son sol des importations de ses arrière-cours de l’Est, à des prix défiant toute concurrence grâce à des abattoirs dans lesquels travaillent des salariés roumains, polonais, bulgares sous le statut européen de « travailleurs détachés » qui permet de ne pas payer de protections sociales dans le pays où ils exercent .

Si on ajoute les dégâts provoqués par l’embargo sur la Russie, tout pousse à la chute des prix à la production et à la concentration industrialisée des exploitations en Europe, mécanisme auquel n’échappent pas les agriculteurs allemands eux-mêmes, aggravé par les politiques d’austérité nationales et singulièrement celle imposée en Grèce.  Les débouchés d’exportation qui existaient s’en trouvent considérablement réduits.

Les mesures annoncées par le gouvernement ne s’attaquent donc pas aux causes structurelles du désespoir paysan. Peut-être permettront-elles de faire taire les luttes sociales jusqu’à l’automne mais elles ne constituent en rien une réponse aux lourds problèmes auxquels sont confrontés les paysans et, au-delà, l’ensemble de la société. Pour qu’il en soit autrement, il faudrait aider à désendetter sérieusement les petits et moyens paysans sinon ils étoufferont. Cela oblige à avoir le courage de s’attaquer aux profits bancaires réalisés pour partie sur des taux d’intérêt appliqués dans un cadre qui n’existe plus aujourd’hui.

Par exemple, les prêts ont été octroyés avec des prévisions de prix à la production bien supérieurs à ce qu’ils sont réellement. Les banques accèdent à de l’argent auprès de la Banque centrale au taux de 0,05% mais délivrent un prêt agricole à des taux se situant entre 2,5 et 4%. Il est de la responsabilité du pouvoir de mettre les banques et les compagnies d’assurances au pied du mur. Mais l’enjeu principal reste celui de la rémunération du travail par la fixation de prix de base à la production garantis pour un volume donné de cette dernière.

Au-delà de ce volume, les prix doivent être dégressifs pour ne pas favoriser l’agriculture industrielle. Quant aux aides publiques, elles ne devraient servir qu’à compenser des handicaps naturels ou à encourager l’emploi, le développement territorial, l’amélioration de l’environnement et la qualité alimentaire.

Autant de questions essentielles que la France doit porter au sein des instances européennes, en se réservant le droit d’amorcer leur mise en œuvre tant que les institutions européennes refuseront de modifier l’actuelle politique agricole commune.  Rappelons que notre pays contribue davantage au budget européen qu’il ne reçoit. Cela doit lui valoir le respect dès lors qu’il agit pour des objectifs de haute portée humaine tels que la qualité alimentaire, l’environnement, la santé et l’emploi.

De ce point de vue, a-t-on conscience de l’importance de l’entreprise qu’on est en train de liquider avec l’élimination de près de 50.000 éleveurs, avec les emplois induits ? Il faut en finir avec le cynisme qui consiste à se lamenter devant les caméras sur le sort de notre paysannerie tout en partageant les orientations de la PAC et en négociant un traité transatlantique et celui avec le Canada qui vont obliger l’Union européenne à importer l’équivalent de la production de viande du Massif Central.

En vérité, les gouvernements successifs sont co-responsables d’une situation devenue aujourd’hui insupportable pour les paysans et aux yeux de la majorité de nos concitoyens. Seul un rapport de force nouveau à créer ici et dans toute l’Europe pourra permettre de changer les choses.

Difficile à réaliser ?  Certainement puisqu’il s’agit ni plus ni moins que de construire un rassemblement conscient et puissant susceptible de transformer un modèle de production qui ruine les travailleurs–paysans, dévaste la ruralité et l’emploi, fracture les territoires, abaisse la qualité alimentaire.

Pas de raccourci possible à la recherche d’une large mobilisation sociale et politique, en France et en Europe, pour enfin pouvoir s’attaquer avec des chances de succès à de grandes questions de notre époque qui, loin de ne concerner qu’une catégorie de la population, sont porteuses de l’intérêt le plus commun qui soit.

Patrick Le Hyaric, Député Européen GUE – SOURCE