Où va le gouvernement turc ?

L’éditorial du monde daté du 26 juillet nous a interpellé. En lançant des interventions armées à la fois sur EI (Etat Islamique) et sur le peuple Kurde, Erdogan pourrait déporter les conflits sur le sol européen. Est-ce une maladresse calculée, ou sous cette couverture se cacherait les USA au travers l’OTAN ? MC

La Turquie semble avoir pris un tournant important dans la lutte contre les djihadistes de l’Etat islamique en Syrie. Elle paraît décidée à les combattre, en accord avec les Etats-Unis. Même si elle est tardive, c’est une bonne nouvelle, qui peut changer pas mal de choses sur le terrain.

Depuis le début de la tragédie syrienne, l’homme fort de la Turquie – premier ministre, puis président –, Recep Tayyip Erdogan, n’a jamais pardonné à son homologue de Damas, Bachar Al-Assad, de ne pas l’avoir écouté. Dans le courant des années 2000, les deux pays et les deux hommes avaient établi de bonnes relations. Fort de ce contexte, M. Erdogan, le chef du parti islamo-conservateur AKP, est intervenu au début de la révolte syrienne. M. Erdogan a immédiatement et sagement préconisé au régime Al-Assad d’ouvrir une négociation avec l’opposition. Il fallait éviter de répondre par la force à des manifestants pacifiques, disait-il ; il fallait envisager un dialogue national.

  1. Al-Assad a choisi la voie du sang, et même celle du carnage. On sait ce qui est arrivé. M. Erdogan en a conçu un grand dépit. Il n’a cessé, depuis, de chercher à faire tomber l’homme de Damas. Il a manifesté une immense complaisance à l’égard des djihadistes d’obédiences diverses − version Al-Qaida ou Etat islamique − bataillant contre Damas.

Politique très risquée qui explique qu’Ankara ne participait pas aux bombardements de la coalition menée par Washington contre l’EI en Syrie, ne permettait pas aux avions américains d’utiliser les bases de Turquie et n’aidait pas les Kurdes à repousser la barbarie islamiste non plus.

Réthorique simpliste

Sur les deux premiers points, M. Erdogan paraît avoir changé de position. L’armée turque attaque maintenant l’EI et laisse les Etats-Unis utiliser deux bases dans le pays. Pourquoi ce revirement ?

  • Pressions des Américains sur un pays membre de l’OTAN ?
  • Garantie que ceux-là vont muscler l’opposition armée dite « modérée » ?
  • Réaction à des agressions anti-turques de l’EI ?
  • Crainte d’une déstabilisation de la Turquie par contagion islamiste ?
  • Crainte de voir l’AKP accusé de complicité idéologique avec les djihadistes ?

Toujours est-il que la Turquie a les moyens militaires d’affaiblir l’EI – au risque d’être la cible d’attentats, alors qu’elle héberge déjà plus d’un million de réfugiés syriens.

Mais, s’il se confirme, il ne faudrait pas que ce revirement débouche, parallèlement, sur un blocage de la négociation envisagée avec les Kurdes de Turquie. Dans le discours de M. Erdogan, l’EI et le PKK, le parti autonomiste kurde, c’est la même chose : des terroristes. M. Erdogan ne veut pas que les Kurdes de Syrie, parrainés par le PKK, établissent une zone autonome le long de la frontière turque.

De plus en plus prisonnier de cette rhétorique aussi dure que simpliste, le pouvoir paraît renoncer à la négociation qu’il a courageusement mise sur les rails il y a près d’un an. Signe inquiétant, l’aviation turque a bombardé plusieurs positions du PKK dans le nord de l’Irak dans la nuit de vendredi à samedi. De son côté, le PKK a repris les attentats – tuant deux policiers turcs cette semaine.

Tout se passe comme si, à l’AKP comme au PKK, le langage de la guerre reprenait le dessus, au détriment des modérés des deux camps. C’est le contraire qu’il faut souhaiter. La stabilisation des 900 km de frontière syro-turque passe, plus que jamais, par la lutte contre l’EI en Syrie et une difficile mais nécessaire négociation entre Ankara et sa propre population kurde. Il faut l’expliquer à M. Erdogan.

Le Monde – Titre original : « Un bon revirement turc et un moins bon » SOURCE


 Selon le quotidien « Al-Hayat » Londres.

international.daralhayat.com/

Les premiers raids de l’aviation turque contre les djihadistes en Syrie marquent un tournant dans la stratégie du gouvernement Erdogan. Mais, en luttant à la fois contre Daech et contre les Kurdes, le pouvoir joue sa survie.

(…) [craignant qu’en luttant contre Daech, il renforce le camp kurde et ses aspirations séparatistes en Turquie] il fermait les yeux sur le fait que Daech prospérait en Syrie grâce à l’afflux de combattants étrangers – des combattants qui pouvaient traverser la frontière turque sans aucune difficulté.

Cette paix tacite entre Ankara et Daech a duré des années. La Turquie est le seul pays qui a pu organiser un échange de prisonniers, obtenant la libération de son personnel consulaire en poste à Mossoul qui avait été retenu en otage par Daech. Ankara a également joué les intermédiaires pour la libération d’autres otages, non turcs, souvent avec succès. (…)

Pour la Turquie, les choses se compliquent parce que Daech s’attaque aux Kurdes en jouant sur la haine ethnique à leur égard, à la fois parmi les Arabes et parmi les Turcs. Ankara s’est donc empressé de déclarer la guerre afin d’éviter que l’aile militaire du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, séparatiste) ne puisse tirer profit de ce qui arrive aux Kurdes.

Le gouvernement turc se trouve ainsi dans la position inouïe de mener bataille pour défendre les Kurdes contre une organisation au développement de laquelle il a lui-même contribué (…)

La frontière turco-syrienne s’étend sur plus de 900 kilomètres. Beaucoup de postes frontières sont contrôlés par Daech. On estime que plus de mille Turcs ont rejoint les rangs des djihadistes, (…). De même, au cours des années de guerre, tout un réseau de commerce de contrebande [entre Turcs et Daech] s’est développé dans les zones frontalières. En outre, Daech dispose de toute une logistique mise sur pied au cours des années. (…)


Selon Pierre Barbancey – SOURCE

Soumise à de nombreuses critiques et pressions depuis plusieurs mois pour son attitude pour le moins ambiguë vis-à-vis de l’organisation de l’« État islamique » (Daech) et son refus de participer aux frappes de la coalition dirigée par les États-Unis, la Turquie vient de changer de stratégie. (…)

Un timing impeccable. On pourrait qualifier ainsi ce qui s’est passé en Turquie en moins d’une semaine. Quatre jours après l’attentat-suicide meurtrier attribué à l’« État islamique » (« EI ») qui a visé des militants turcs de la Fédération des associations des jeunes socialistes (marxistes) venus dans la ville frontalière de Suruç (sud) et qui comptaient se rendre à Kobané (Kurdistan de Syrie), des chasseurs F-16 de l’armée de l’air turque ont bombardé des cibles de l’organisation djihadiste en territoire syrien.

Immédiatement après, le premier ministre, Ahmet Davutoglu, prenait l’air martial. « L’opération menée contre l’“EI” a rempli son objectif et ne s’arrêtera pas », affirmait-il devant la presse. « Ce qui s’est passé depuis quelques jours montre que la situation n’est plus sous contrôle, renchérissait le président et homme fort du pays, Recep Tayyip Erdogan, ce n’est pas une opération d’une nuit, elle continuera avec détermination. » Un vocabulaire intéressant quand on y songe. « La situation n’est plus sous contrôle. » Elle l’était donc.

Or, ladite situation se matérialisait ainsi : passage de milliers de recrues venus remplir les rangs de l’« État islamique » en Syrie alors que tous les soutiens à Kobané étaient bloqués, transit quasi officiel d’armes, de munitions et de matériels lourds, y compris à l’aide de train, et enfin pactisation de l’armée turque avec les éléments de Daech (l’acronyme arabe de l’« EI »). Un contrôle « made in Erdogan », en quelque sorte. (…)

Bombardements sur les positions de l’« État islamique » – sans que l’on sache vraiment ce qui est touché et le volume de destruction obtenu, (…)

En réalité, Erdogan joue un coup à plusieurs bandes. Pressé, il donne maintenant des gages à son allié américain sans pour autant participer formellement à la coalition mise en place. (…)