Ambiguïtés allemandes.

Dans le cadre d’un éclairage autre que les médias habituels et orientés distillent sur les affaires européennes et notamment grecque, cet article complète l’information nécessaire. MC

Que cherche le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, en prônant la sortie de la Grèce de l’euro ? Obtenir davantage de réformes, faire tomber le gouvernement de la gauche radicale ou, comme l’a affirmé le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, « mettre en œuvre son plan pour sortir la Grèce de l’euro » ?

Dans l’interview qu’il a donnée à la télévision grecque au lendemain de l’accord, Alexis Tsipras dit l’avoir compris « dès mars », sans visiblement avoir trouvé la parade. Le gouvernement grec, mais aussi les autres chefs d’État et de gouvernement, se sont trouvés acculés à subir une surenchère permanente du ministre allemand non pour mettre en place un plan viable de réformes mais pour relancer, à l’occasion de la crise grecque, le projet initial allemand d’un euro construit autour d’un noyau dur de pays, dont la Grèce, mais aussi l’Italie et quelques autres seraient exclus.

Le projet allemand d’un euro construit autour d’un noyau dur de pays avait été le premier enjeu de la négociation du traité de Maastricht

Ce projet n’est, en effet, en rien nouveau. Il a même été le premier enjeu de la négociation du traité de Maastricht et avait bénéficié à l’époque du soutien d’une partie de l’administration française et jusque dans l’entourage du président Mitterrand. Pierre Bérégovoy, alors ministre de l’Économie et des finances s’y était vivement opposé et avait milité pour que la Grande-Bretagne participe à la négociation du traité, même si elle ne souhaitait pas y adhérer dans l’immédiat.

De même, l’expulsion d’un pays du mécanisme monétaire a un précédent, aujourd’hui oublié : il s’agit de la sortie, avec la lire italienne, de monnaie britannique du SME, dans lequel elle était entrée peu de temps auparavant, lors de la crise monétaire de l’été 1992 consécutive à la forte remontée des taux allemands suite à l’unification monétaire allemande.

Déjà à l’époque s’était posée la question de savoir si les autorités allemandes avaient cherché à mettre en échec la marche vers l’euro ou plus simplement à faire faire aux marchés financiers le travail de « tri » qu’elles répugnaient à faire ouvertement en plein débat sur la ratification du traité de Maastricht (A la différence de la Grande-Bretagne, l’Italie est revenue dans le SME au printemps 1997)1.

Schengen monétaire

Ce débat a resurgi en septembre 1995, à l’occasion de la proposition allemande de création d’une « surveillance renforcée » sous le vocable de « pacte de stabilité ». Théo Waigel, le ministre allemand des finances de l’époque, voulait durcir les critères budgétaires en ramenant le seuil de déficit budgétaire de 3 % à 1 % pour créer ce qu’il avait appelé un « Schengen monétaire » autour d’un « noyau dur de pays dont l’Italie ne ferait pas partie ». L’idée de ce pacte était selon les mots du président de la Bundesbank, Hans Tietmeyer, de faire « en même temps (que l’union monétaire) une union politique » entre la France, l’Allemagne et les pays du Benelux.

A travers ce débat, ce n’est pas deux conceptions de la construction de l’euro qui s’affrontent, mais deux conceptions de l’Europe politique dont l’euro n’est qu’un pilier.

L’opposition de la France à ce projet a toujours été déterminante, hier comme aujourd’hui

L’objectif de réduire l’euro à un noyau dur a toujours été porté par des ministres de la CDU-CSU. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit à nouveau relancé par un ministre de la CDU. A-t-il plus de chance de réussir aujourd’hui qu’hier ? L’opposition de la France à ce projet a toujours été déterminante, hier comme aujourd’hui.

A cet égard, le ralliement de Nicolas Sarkozy et d’Alain Juppé à la sortie de la Grèce de l’euro est aussi étonnant qu’irresponsable, même si devant la pugnacité de François Hollande, ils se sont vite ressaisis. Le président français a tenu sur l’essentiel, quitte à accepter un programme absurde pour la Grèce : maintenir l’intégrité des pays membres de l’euro, c’est maintenir l’intégrité de la construction européenne.

La négociation sur le nouveau plan d’aide sera à cet égard décisive. On verra alors si l’objectif allemand vise à pousser l’administration grecque à se réformer ou si l’escalade à demander toujours plus de réformes n’est qu’une stratégie pour progresser enfin vers une remise en cause plus profonde des pays membres de l’euro.

André Gauron, économiste, ancien conseiller de Pierre Bérégovoy au ministère de l’économie et de finances. Alternatives économiques – SOURCE

 

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