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Essais 1) Il faut que les coopératives s’unissent pour faire face à la puissance de la grande distribution

Essais 2) Il faut revenir à une agriculture artisanale

Essais 1 –

Alors que la grogne des éleveurs monte d’un ton, Loïc Guines, président de la FDSEA d’Ille-et-Vilaine, invite à une restructuration du secteur.

La colère est montée d’un cran lundi chez les paysans normands qui ont bloqué toute la journée les accès au périphérique de Caen, entraînant une belle pagaille sur l’ensemble de l’agglomération et réclamant la venue du ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll.

Dans la foulée, plusieurs accès à l’A84, reliant Rennes à la préfecture du Calvados, ont été la cible des éleveurs dans la Manche. Des barrages, avec déversement de fumier, de paille et de gravats sur la voie publique, se sont également spontanément formés aux abords du Mont-Saint-Michel, notamment à hauteur de Pontorson (Manche).

La Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricole (FDSEA) n’a pas appelé officiellement à ces opérations coup-de-poing mais ses adhérents y participent. Loïc Guines, président de la FDSEA 35, réclame une complète réorganisation des filières porcines, laitières et de viande bovine — les plus touchées par la baisse des prix — et interpelle l’Etat.

Pourquoi s’en prendre aujourd’hui aux consommateurs en bloquant des axes de circulation ?

Qu’on ne s’y trompe pas, notre cible n’est pas le consommateur mais d’abord la grande distribution. Le blocage spontané du Mont-Saint-Michel en dit long sur l’étendue du malaise. Et on peut espérer qu’en faisant prendre conscience aux visiteurs, et donc aux consommateurs, de la réalité des problèmes, l’Etat se réveille et tape enfin du poing sur la table !

Que demandez-vous à l’Etat ?

Il faut déjà qu’on arrête de voter des dispositions, des circulaires qui entravent la production agricole, comme d’autres productions. On a l’impression que la France n’aime pas les gens qui entreprennent. Qu’on respecte des normes, OK, mais dans ce pays, on lave plus blanc que blanc, à commencer par la direction de la concurrence qui fait du zèle et en rajoute dès qu’il y a des velléités de restructuration des filières, alors que c’est une condition essentielle pour sortir de la crise.

Par exemple, quand la coopérative Agrial veut reprendre les outils laitiers d’Elle et Vire, l’administration française lui demande de lâcher en contrepartie deux usines cidricoles qu’elle souhaitait également acquérir. Cela n’a pas de sens et il est grand temps que l’Etat prenne ses responsabilités. La restructuration de nos grandes filières agricoles est indispensable même si elle n’effacera pas les distorsions de concurrence, sociales, environnementales, avec les autres pays européens.

Quelles restructurations préconisez-vous ?

Dans la production porcine, les groupements de producteurs n’ont plus la même raison d’être qu’autrefois. Il faut en finir avec toutes ces chapelles qui n’ont pas les moyens d’investir dans des outils de transformation. Quand il y a dix ou quinze groupements qui vendent leurs cochons au marché au cadran face aux quatre ou cinq acheteurs industriels et aux quelques centrales d’achat de la grande distribution, il est facile pour ces derniers de faire jouer la concurrence et de tirer les prix vers le bas.

Dans la viande bovine, on a aussi des modes d’organisation archaïques avec quelques industriels privés qui contrôlent le marché et n’ont aucun intérêt à voir les prix grimper, comme les abattoirs Bigard qui absorbent 40% à 45% de la production française.

Même chose dans la production laitière, où il n’y a rien à attendre d’acteurs comme Lactalis qui investissent d’autant plus à l’étranger qu’ils paient moins cher les produits frais. Il faudrait là aussi que les coopératives agricoles se restructurent et s’unissent pour avoir au moins un leader suffisamment fort et faire face à la puissance de la grande distribution. Quand on voit que Leclerc passe des accords avec le géant de la distribution allemand Rewe, on ne fait pas le poids.

Pierre-Henri ALLAIN Correspondant à Rennes Liberation – Source


Essais 2 –

Les agriculteurs en colère, les solutions « à court terme » du gouvernement… Pour l’enseignant-chercheur Marc Dufumier, c’est le moment de réformer la politique agricole européenne.

Le ministère de l’Agriculture souhaite les recevoir jeudi. Mais c’est sur le terrain que les éleveurs attendent la venue de Stéphane Le Foll. Dans la nuit de dimanche à lundi 20 juillet, les agriculteurs ont manifesté et déversé des tonnes de déchets devant des centres commerciaux en Normandie, en Bretagne et dans les Pays de la Loire.

En cause : les prix de vente de la viande, des céréales et du lait qui sont inférieurs aux coûts de production des agriculteurs. Ces derniers demandent donc un partage des marges réalisées par la grande distribution.

Le gouvernement a tenté d’apaiser le conflit et a annoncé des mesures. Cinq millions d’euros supplémentaires seront mis à disposition de la Mutualité sociale agricole pour alléger les charges des éleveurs les plus « fragilisés ». Stéphane Le Foll s’est aussi engagé à revaloriser les prix de la viande bovine.

Pour Marc Dufumier, agronome et professeur émérite à l’AgroParis Tech, la grande distribution n’est qu’un bouc émissaire parmi d’autres. C’est toute la Politique agricole commune (PAC) qui est à revoir. Interview.

Quelles sont les raisons de la colère des agriculteurs ?

– Au cours de ces cinq dernières années, les prix des produits agricoles étaient anormalement élevés. Cette hausse s’explique par une demande internationale accrue. Les gens se sont alors mis à investir et la production agricole a augmenté. C’est là que les prix de la grande et moyenne distribution sont devenus compétitifs. Et très logiquement, ils se sont mis à chuter.

Aujourd’hui, deux tiers des agriculteurs ne parviennent pas à obtenir des revenus équivalents au RSA. En plus, ces gens sont endettés. Ils ont emprunté pour acheter du matériel et être compétitifs. Mais ils n’ont pas les moyens de rembourser et vivent dans une angoisse terrible.

Certains reprochent aux agriculteurs d’avoir volontairement pris part à un système qu’ils critiquent aujourd’hui. Que leur répondez-vous ?

– Il faut arrêter de chercher des boucs émissaires. Le syndicat majoritaire des agriculteurs [la FNSEA, NDLR] les a poussés à accepter la PAC européenne et donc à industrialiser leur production. Mais les agriculteurs en sont les premières victimes. Ils ont l’impression d’avoir suivi les règles, d’avoir fait ce qu’on leur a demandé. Sauf qu’ils ne peuvent pas être aussi compétitifs que le lait de Nouvelle-Zélande, que le soja brésilien, que les fermes de 1.000 vaches en Allemagne ou en République Tchèque. Ils ont été trompés. Leur syndicat les a trompés sur la PAC.

Que pensez-vous des mesures que le gouvernement va mettre en place ? 

– Ces mesures servent de rustine. Ce n’est que du court terme. Elles permettent de régler un problème conjoncturel et non les difficultés de fond. Le gouvernement empêche seulement des débordements. Il fait en sorte que les agriculteurs n’en viennent pas à brûler des préfectures.

Quelles seraient les « solutions alternatives » ?

– Il faut valoriser la qualité à la quantité, revenir à une agriculture artisanale. Certes, le rendement va diminuer mais les agriculteurs auront plus de valeur ajoutée, et ce marché est rémunérateur. Pour y parvenir, la Politique agricole commune doit être réorientée.

Plutôt que de verser directement aux agriculteurs français les neuf milliards d’euros de subventions, la PAC pourrait transférer 1,6 milliard à la « restauration collective hors domicile ». Par exemple, les cantines d’écoles primaires, de collèges… Pour éviter aux parents de payer plus cher ces produits de meilleure qualité, les subventions serviraient à assumer le surcoût et les circuits courts seraient favorisés. Moins d’importations et plus de productions locales.

Autre réorientation possible : donner aux subventions de la PAC un caractère incitatif. Les agriculteurs pourraient être rémunérés pour leurs services environnementaux. Ainsi, un professionnel qui pratique la technique du « zéro labour », et donc qui permet d’éviter les inondations et d’atténuer le réchauffement climatique, sera récompensé par les pays européens pour service rendu.

L’industrie agricole est viable dans d’autres pays européens. Pourquoi Bruxelles accepterait-elle de revoir toute sa politique pour aider la France ?

– C’est vrai qu’en Grande-Bretagne ou dans des pays d’Europe de l’Est, beaucoup de grands domaines sont aux mains d’entreprises privées et non d’agriculteurs. Donc ces pays sont très compétitifs et ont intérêt à pratiquer l’agriculture industrielle.

Mais la solution proposée est acceptable car les Français renonceraient alors à recevoir des subventions pour les produits bas de gamme. On serait donc sur deux marchés différents. Ainsi, nos agriculteurs exporteraient moins de blé mais davantage de produits du terroir. Or ce sont ces produits français à valeur ajoutée qui s’exportent très bien.

Propos recueillis par Juliette Pousson, Nlle OBS – Source