Un meurtrier silencieux !

Si nul ne remet plus en cause les effets de la pollution de l’air sur la santé, beaucoup reste à faire pour remédier à ce fléau.

Passée de suspecte à coupable depuis une dizaine d’années, la pollution de l’air, ce fléau impalpable, a causé 3,7 millions de morts dans le monde en 2012, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Autant que le sida et la malaria réunis. Une certitude qui n’a pas été facile à établir. Face à l’un des phénomènes les plus complexes de la santé environnementale, les communautés scientifiques se sont écharpées.

L’épidémiologie a dû instaurer de nouvelles méthodes, affiner les appareils de mesure et rendre ses résultats lisibles aux décideurs publics. Avant d’être un défi de santé publique, la pollution de l’air a d’abord été un défi scientifique. Et pour l’instant, ni l’un ni l’autre n’ont été complètement relevés. Aujourd’hui, cependant, personne ne remet en cause le lien entre la pollution de l’air et la dégradation de la santé. Les preuves accumulées ne laissent plus la place au doute et les constats sont de plus en plus alarmants.

Au Canada, une étude récente a confirmé les effets nocifs de l’air pollué alors que le niveau de pollution est inférieur au taux observé dans la plupart des villes européennes. Conclusion ? Il n’y a pas de seuil protecteur en deçà duquel aucun problème ne serait constaté. À présent, il est d’ailleurs établi que l’absence de pics n’empêche pas la pollution d’affecter la santé. L’essentiel de l’impact sanitaire est donc dû à la pollution « habituelle ».

Les sommets de pollution atteints dans les villes ne sont pas non plus sans conséquences. À court terme, ils aggravent les pathologies respiratoires (bronchites, asthme) et déclenchent des infarctus et des accidents vasculaires cérébraux (AVC). Selon des études anglo-saxonnes, ces épisodes font grimper le risque d’infarctus de 40 %.

En janvier 2015, l’Institut de veille sanitaire (INVS), chargé du programme national de surveillance « Air et santé » (PSAS), qui couvre 17 villes françaises, a confirmé et précisé ces effets immédiats. L’INVS démontre qu’une hausse de 10 microgrammes des particules les plus fines (PM 10) par mètre cube d’air augmente de 0,51 % le risque individuel de mortalité – avec un risque accru en été à 1,30 %. «  À l’échelle individuelle, le risque est faible  », explique Rémy Slama, épidémiologiste environnemental à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), «  mais le nombre de personnes concernées est si important que le nombre de décès attribuables à la pollution de l’air tourne autour de 40 000 par an en France ». De même, si l’inflammation des voies respiratoires peut sembler anodine, elle favorise dangereusement le développement du cancer du poumon.

Rémy Slama insiste : « Les effets à long terme sont les plus dangereux. » Après une enquête qui a duré trois ans et concerné 25 villes de l’Union européenne, le programme Aphekom estime que près de 3 000 décès prématurés dus à la pollution de l’air dans les neuf villes françaises étudiées pourraient être évités si les normes OMS étaient respectées.

Pour l’ensemble de l’étude, ces décès s’élèvent à 19 000, dont 15 000 pour causes cardiovasculaires. « La pollution contribue au développement anormal de l’athérosclérose [obstruction des artères, NDLR] à long terme  », ajoute Rémy Slama. Le reste étant attribuable aux pathologies pulmonaires, dont nombre de cancers du poumon, causés par l’accumulation dans le système respiratoire de particules fines. L’OMS a ainsi classé ces polluants comme « cancérigènes certains », au même titre que le tabac et l’amiante, en 2013.

Bien que la pollution de l’air n’épargne personne, certains y sont plus sensibles. À commencer par les personnes âgées, les enfants, les personnes en surpoids ainsi que les femmes enceintes.

Les travaux de Rémy Slama, spécialiste de la reproduction, ont mis en évidence les conséquences des particules fines sur la grossesse, comme donner naissance à un bébé de petit poids, ce qui peut engendrer des problèmes de santé pendant l’enfance et à l’âge adulte.

Cette conséquence flagrante a été confirmée à Pékin, où, pour accueillir les Jeux olympiques, les facteurs de pollution de l’air avaient été réduits : pendant cette période, les nouveau-nés pesaient 23 grammes de plus qu’avant et après l’événement.

Mais d’autres effets non prouvés sont à craindre : davantage d’hypertension durant la grossesse, des facteurs de naissance prématurée accrus, ainsi qu’une plus grande mortalité postnatale pour causes respiratoires et des risques de diabète et de troubles auditifs.

À présent, Rémy Slama travaille sur le neuro-développement de l’enfant, probablement perturbé par les polluants – des études américaines les soupçonnent déjà de multiplier les cas d’autisme.

Parallèlement, une myriade d’effets sont à l’étude : l’accélération du vieillissement du cerveau, le développement de l’anxiété ou encore l’augmentation du taux de suicide après des épisodes de pollution. « Il reste beaucoup de pistes à explorer », indique le chercheur. Il y a donc fort à parier que nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Une bonne nouvelle pour finir ?

La tendance est partiellement réversible. « Même si certains impacts à long terme persistent, réduire les polluants diminue rapidement les effets sanitaires », explique-t-il. L’anecdote pékinoise le montre bien, tout comme le rapport Aphekom démontre que l’espérance de vie pourrait augmenter de 22 mois en moyenne pour les personnes de plus de 30 ans en Europe si les niveaux étaient ramenés au seuil préconisé par l’OMS. « Contrairement aux gaz à effet de serre pour le climat », ajoute l’épidémiologiste.

Julia Gualtieri Article paru dans Politis n° 1354 Titre original « L’air : meurtrier silencieux ».

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