Initiatives Banlieues

Avec son humour et son courage, Nadia Remadna refuse la fatalité des banlieues, qui conduit trop de gamins dans l’impasse. Plutôt que de s’en remettre aux pouvoirs publics défaillants et aux politiques qui « rançonnent les banlieues », elle a créé « la Brigade des mères ».

Et ça marche ! Portrait.

Hauts, très hauts, les portillons automatiques de la gare RER de Sevran-Beaudottes. Grands, très grands, les agents postés devant, vêtus de noir, capitonnés par leurs gilets pare-balles et armés. Et là, face aux distributeurs de billets, deux adolescents, déguisés en rappeurs de Miami, le visage couvert d’acné mais larges d’épaules, si larges qu’aucun adulte n’ose plus leur dire d’enlever leurs Nike de la banquette ou de baisser le son de leur casque Beats. C’est mercredi et pour aller zoner à Paris les jeunes voyageurs acceptent de payer leur ticket : un seul pour deux, tarif réduit. Personne ne leur dira rien. Personne ne leur dit jamais rien, de peur de l’embrouille. Personne, sauf la dame qui, juste derrière dans la file, ne sait pas baisser les yeux et la boucler. «C’est ça, je vous connais ! lance Nadia Remadna. Ils vont vous contrôler, vous allez avoir une amende et vous direz : ils sont racistes ! C’est pas vrai ?» Bien sûr que c’est vrai. Les deux adolescents jouent aux cons et repartent benêts, avec un sourire gêné. Mais trente secondes plus tard, Nadia les revoit rebrousser chemin et les accueille, guillerette : «Voilà, vous allez racheter un autre ticket… C’est bien, les jeunes ! Faut toujours écouter les mamans !»

Quand  réussit son coup, l’audace récompensée gonfle ses joues, ses paupières se plissent joyeusement, et de ses iris couleur noisette s’échappent des radiations tendres. Soudain, la mère de famille ne fait plus son âge, celui des petites taches sur le dos de ses mains. A cet instant, elle redevient la petite dernière de la famille, «la Française» comme l’appelait son papa qui aurait bien voulu la plier dans le moule kabyle. Née à Créteil, citoyenne d’une banlieue redoutée pour ses trafics, elle est une femme de France non pas libérée mais libre, tout simplement. Déterminée, aussi, à émanciper ses semblables. «Plutôt que d’aller pleurer que les Français sont racistes, il faut faire comme eux : rester calmes, sortir les textes et faire valoir nos droits», scande-t-elle.

A Sevran, quartier des Sablons, dès qu’elle claque la porte de son F4 et descend l’escalier du petit HLM, Nadia exerce le métier d’avocate. Avocate sauvage, pour être précis, puisqu’elle plaide comme les guérisseurs pratiquent la médecine, sans diplôme ni titre. «J’ai toujours voulu faire ça, utiliser les lois pour défendre les gens. Enfant, j’allais au tribunal. Je passais des heures à écouter les procès, les plaidoiries, raconte-t-elle à cent à l’heure. J’adorais !» Pourquoi adorait-elle ce spectacle de la justice rendue en audience publique ? S’identifiait-elle seulement au représentant des accusés dans leur box, ou aussi au juge et au procureur qui défendent la société ? On ne le saura pas ; Nadia, c’est sa force et sa faille, est une bavarde toujours à l’écoute qui n’a pas appris à parler d’elle, jamais osé s’écouter.

D’où vient cette mère Courage, aujourd’hui présidente fondatrice de la Brigade des mères, association encore balbutiante qui tchatche la devise «liberté, égalité, fraternité» comme une langue vivante sur un de ses territoires perdus de la République ? Dans le flot de ses paroles se distinguent trois périodes. Ou quatre. Ou cinq. Son récit obéit à une chronologie qui lui est propre, réhuassé de détails poignants et invérifiables. Elle a grandi à Champigny-sur-Marne, à l’est de Paris, sans mère. «J’avais 2 ans quand elle est morte. Avec mes quatre frères et sœurs, on a été élevés par mon père, un compagnon ferrailleur.» Nadia se souvient d’une assistante sociale venue visiter la famille, et puis… «Mon père a eu peur que ses enfants soient placés. Il nous a tous embarqués dans le bateau, direction l’Algérie. Il nous a dit : « Dites adieu à la France. » C’était brutal, de se retrouver en Kabylie, dans un village au pied des montagnes. Mon père ne nous avait jamais parlé arabe.» En fin de cinquième, Nadia découvre un pays inconnu où les filles ne vont pas à l’école. «Tout était chamboulé. J’étais toute la journée dans une petite maison. Mon père avait recouvert les vitres de peinture pour m’empêcher de regarder dehors». Nadia se sent recluse. «Je n’avais que ma petite radio pour garder un lien avec la France. Je me souviens aussi d’un jeu, « La valise »…» Jeu mythique, «La valise-RTL» contient une somme d’argent qui revient au veinard pioché dans l’annuaire, à condition qu’il puisse, comme tous les auditeurs attentifs, en donner la valeur. Pour Nadia, la valise, c’est l’espoir d’un retour en France. «Dans mon pays, précise-t-elle, le pays de la liberté.» Pour y décider le cours de son existence, et échapper aux «cousins» qui viennent demander sa main à son père sans la connaître, puis rompent les fiançailles quand ils découvrent que Nadia n’est pas seulement un beau visage, mais aussi que sa nuque est raide.

Elle attend, jusqu’au jour où elle comprend qu’elle n’a rien à attendre. «Comme si c’était hier», Nadia se souvient de sa fugue. Elle la raconte comme un sketch de Gad Elmaleh : «C’était le jour de l’Aïd, j’ai demandé à aller à la mosquée. L’imam était tout content.» Nadia imite l’imam, forçant l’accent arabe : «La fille de Mohamed, elle veut prier ! Je vous l’avais bien dit, elle n’est plus rebelle !» Reprenant sa voix : «J’avais pris de l’argent dans la réserve de mon père et je suis montée dans un taxi. J’ai donné au chauffeur l’adresse de ma sœur, à Alger. Il m’a dit [accent] : « Ton père, il va te tuer ! » Moi, je lui ai dit : « Cela fait dix ans qu’il m’a tuée. »« Nadia n’a pas tout à fait 25 ans. Sans papier d’identité ni livret de famille, comme l’Aziza «d’ici et là-bas» chantée par Balavoine, elle se pointe d’abord au consulat de France. «Aidez-moi, ma vie est en danger !» implore-t-elle. Faute d’avoir eu la bonne idée d’opter pour la nationalité française à sa majorité, elle scotche à Alger pendant quelques mois qui paraissent «dix ans», avant de récupérer une adresse à Enghien-les-Bains : Nadia s’envole pour Paris, au début des années 90.

La voilà immigrée dans son «vrai pays». En deux phrases et demie, elle expédie cette autre étape de sa vie : la rencontre avec «un con», brancardier, qu’elle épouse juste après la trentaine. «Les cons, j’attire que ça ! Heureusement, celui-là m’a fait quatre beaux enfants…» Les maigres confidences concédées jusqu’alors n’étaient qu’une introduction ; sa vie va commencer. Soudain, dans son récit, Nadia prend son temps. «Un soir, j’ai entendu tourner la clé dans la serrure et j’ai vu mon fils sursauter. A 3 ans, il avait peur ! Je me suis dit : « Lui aussi a peur. Si je ne veux pas qu’il devienne voyou, délinquant, rebelle, à moi d’agir ! Je suis la mère ! »

«Je suis la mère !» : un cri de guerre. Un sésame qui donne légitimité pour défier les autorités de toutes sortes, maire, bailleur, dealer. Mais aussi une responsabilité à laquelle elle ne peut se soustraire, dès lors qu’elle devine ses enfants en danger. Etre mère est son métier, désormais. «Jour et nuit, à vie, sans droit à la retraite, précise-t-elle.» «J’ai compté un jour sur mon portable cent cinquante « T où ? » C’est la folie…» confirme l’un des enfants, dont les prénoms doivent rester secrets, par précaution. Même s’ils répondent «TKT» («t’inquiète»), les petits de Nadia savent qu’un œil noisette les surveille en permanence.

Vus de la fenêtre de Mme Remadna, les écoles du 9-3, ainsi que les halls des cités du 9-3, les bancs publics, les administrations, les bus et les centres commerciaux du 9-3, sont autant de pièges à enfants. «Le rôle d’une maman, c’est d’aider ses petits à déjouer les pièges pour leur permettre de devenir quelqu’un», explique la vigie. Autrement dit : les arracher au manège désenchanté qui assigne à chaque Maghrébin de Seine-Saint-Denis un destin d’«Arabe de service». Maman et ange gardien, Nadia accompagne les sorties scolaires, va chercher les livrets, participe aux conseils de classe, se mêle de tout ce qui la regarde. Si son fils sèche l’école, la «daronne» se pointe en classe pour récupérer les cours et le faire travailler. «Elle nous a appris à lire, s’enthousiasme l’unique fille de sa mère. Elle nous sortait partout, nous inscrivait à toutes les sorties organisées par la mairie et le dimanche, plutôt que de rester enfermés aux Courtillières, on prenait le métro et on allait à Paris.»

Fin avril 2007, Nadia fait même exploser les usages de la cité. «Viens voir, maman, regarde ça !» lui a dit sa fille. Sur l’écran de l’ordinateur, «maman» reconnaît son cadet de 11 ans boxant un de ses copains. Trois adolescents du quartier les ont enfermés derrière un grillage accolé au stade, en menaçant : «Si vous ne vous battez pas, on vous cogne !» Puis les ont filmés. Les parents de l’autre victime préfèrent écraser l’affaire. Pas Nadia : elle file déposer plainte à la brigade des mineurs. «Il faut arrêter avec cette peur des représailles, déclare-t-elle longuement au Nouveau Détective. Si je n’avais rien dit, j’aurais été complice. C’est à nous, les adultes, de réagir. On a des devoirs. Il y a trop de parents démissionnaires !» Au passage, elle en profite pour faire la leçon aux institutions. «J’ai appelé le cabinet du maire, aucune réaction ! Les éducateurs de rue, je ne les ai pas vus !» Isolée, Nadia retire sa plainte, tandis que le préfet, alerté par un haut fonctionnaire de l’Education nationale qui avait repéré cette «pierre brute», préfère, sans faire de vagues, l’exfiltrer discrètement vers un autre logement social, dans une autre commune du département.

Quand elle se réveille de ce cauchemar qui aurait pu mal finir, Nadia a pris de l’épaisseur. Ayant sauvé ses enfants, au moins provisoirement, elle se met en tête d’aider tous ceux qui n’ont pas la chance d’avoir une maman à grande bouche. De l’autre côté du périph, à l’Institut régional du travail social, elle a fini par décrocher un diplôme de moniteur-éducateur ; la voilà médiatrice scolaire dans les établissements de Sevran. Métamorphosée par la fonction, la pasionaria, qui s’est achetée un gros cartable noir, pratique la novlangue des «dispositifs» avec une surprenante maîtrise. Et quand elle n’agit pas pour les femmes battues, les enfants sans école ou l’aide alimentaire, elle se lance dans des monologues hilarants qui donnent envie d’agir.

«Je m’installe devant la conseillère d’orientation avec Mounir et sa mère. Sans lever les yeux de son dossier, la conseillère fait :« Mounir… Eh bien, Mounir, tu ne vas pas devenir médecin ou ingénieur, hein ? » La mère, elle ne sait pas quoi répondre : « Je l’ai frappé, mais ça sert à rien. »

La conseillère, elle dit : « Mounir, je te verrais bien en électrotechnique. » Et la mère dit : « C’est bien, ça, Mounir… », trop contente de savoir que son fils va arrêter de se lever à midi. Mounir, devant sa mère, il n’ose pas dire que ça lui dit rien, alors, moi, je fais la conne : « Je regarde Mounir, mais je ne vois pas des fils qui dépassent. Pourquoi vous le voyez bien en électrotechnique, vous ? »

A force de les pratiquer, Nadia Remadna a une idée bien arrêtée des fonctionnaires de l’Education nationale. «Ils font un travail pas facile, mais ils ont des tonnes de préjugés qu’ils transmettent aux familles. Si c’est Bahia, ce sera la vente, pour Soraya, le sanitaire et social, c’est-à-dire les toilettes, et pour Mounir ou Farid, l’électrotechnique. Comme si les Arabes ne pouvaient avoir d’autres ambitions.» Décidément impayable, la «banlieusarde» dégomme l’autre «bande» -»les politiques» – qui rançonne, selon elle, les banlieues : «Ils nous entretiennent dans l’ignorance, parce que ça les arrange. Ils demandent : « Tu veux une mosquée ? » « Tu veux de la semoule pour ton couscous ? » « Tu veux 5 000 € pour ton association Foot et makrout ? » Moi, je réponds : « Je veux une école, un théâtre ! » Les mamans, il faut les inscrire au Centre d’enseignement par correspondance, pour qu’elles puissent passer des diplômes, pas les enfermer dans la cuisine et dans leur culture soi-disant d’origine ! Moi qui ne possède rien, j’ai toujours dit à mes enfants d’aller vers le savoir, sans limites.» Aux municipales de 2014, contre le maire sortant, Stéphane Gatignon, qu’elle accuse d’entretenir la ghettoïsation de sa commune pour capter toujours plus d’argent à distribuer à ses fidèles, elle a soutenu Clémentine Autain, avant de ressentir chez elle la même tentation carriériste. «Sarko a raison, la gauche a abandonné les banlieues. Mais le problème, c’est pas qu’il manque de l’argent, c’est qu’il ne va pas dans les bonnes poches», grince-t-elle.

Implacable, la musulmane donne aussi des leçons de laïcité. «Depuis que sur les fiches d’inscription scolaire on demande si l’élève mange du porc et s’il sera présent le jour de l’Aïd, mes enfants me disent : « Marque non, maman, on veut faire comme les copains. » De mon temps, personne ne demandait rien !» Nadia raconte encore avoir entendu un surveillant du collège Evariste-Galois de Sevran, un costaud portant une barbe courte, interpeller un élève : «Dis donc, je t’ai pas vu hier, à la mosquée ?» Encore seule à s’indigner : «Devant le proviseur, il se permettait de faire la retape !»

Cette progression d’un islam rigoriste n’épargne pas son propre foyer. En rentrant du travail, il y a quelques mois, elle surprend l’un de ses fils, une paire de ciseaux à la main, en train de découper dans l’album de famille les photos de vacances sur lesquelles la mère et la petite sœur posent en Bikini… «J’ai commandé un nouveau tirage», précise Nadia. A Noël, ses aînés lui ont encore expliqué que cette fête, qu’ils avaient toujours célébrée avec sapin et guirlandes, n’étaient pas la leur… «Ils sont tous malades !» lâche alors cette intermittente du ramadan. Dans son salon, l’aîné, inscrit en licence de commerce international, fait ses devoirs face à l’ordinateur tandis que son frère, chauffeur chez Darty, regarde le basket sur Canal + Sport – le troisième garçon repasse son bac et la dernière rêve de journalisme. Et Nadia, sans relâche, leur fait la leçon : «Un macho intégriste, c’est d’abord un macho ! Ils ont 25 ans, ils vivent du RSA, ils font « Pssss, pssss ! » au passage des filles, les traitent de « salopes » ou de « coincées » et passent de la moquée à la salle de muscul’. Plutôt que de travailler les tablettes de chocolat, ils feraient mieux de muscler leur cerveau !» A toutes fins utiles, elle leur précise : «Il faut oser dire les vérités qui blessent : les premiers esclavagistes, c’est nous. Les plus racistes, c’est nous. Et l’attentat contre Charlie et les meurtres des malheureux de l’Hyper Casher ont été perpétrés au nom de l’islam. Notre religion ne prône pas seulement l’amour, non ?» A ses côtés, Samir, un informaticien émigré d’Algérie qu’elle a épousé en secondes noces en 2012, profite d’un rare instant de silence pour abonder : « Les couples se donnent la main à Bab el-Oued, mais pas au marché de Sevran ! C’est grave, quand même…»

L’année dernière, le rectorat, fatigué par son ironie mordante, a décidé de se passer des services de l’emmerdeuse, mais le téléphone chauffait encore. Au bout du fil, des voisines délaissées par des époux irresponsables, consumées par la perspective d’entrer demain au parloir d’une prison pour visiter leurs fils. «J’étais devant ma télé, à regarder une série policière, quand j’ai eu l’idée d’une chaîne de solidarité des mamans», se glorifie Nadia, aujourd’hui médiatrice senior pour la commune de Tremblay-en-France. L’autre dimanche, fin janvier, la présidente de la Brigade des mères, en chemise rouge country et pantalon noir, réunissait ses troupes. Tantôt cajolées, tantôt éperonnées, Nadira, Houria et Mme Camara échangent autour de la table basse de la voisine du rez-de-chaussée. « Vers le mois d’octobre, observe la belle Assa, qui rape en français plutôt qu’en soninké, les dealers repèrent les jeunes sans lycée, pour les recruter. Ils sortent un billet de 50€ et disent : « Tu es un homme et tu vas demander de l’argent à ta mère ? Viens plutôt travailler avec nous ! »« Les mamans, les mains sur les genoux se tenant le poignet, opinent avec effroi, désemparées, les yeux fixés au sol. Profond, trop profond, le fossé qui les sépare de leurs propres enfants. Alors, Nadia se lève : «Avant, on craignait que nos enfants soient exclus de l’école, puis qu’ils tombent dans la délinquance, et maintenant on a peur qu’ils deviennent terroristes.» Plutôt que de s’en remettre aux pouvoirs publics défaillants et aux mâles démissionnaires, elle sonne encore la charge : «C’est à nous d’agir, nous, les mamans. De toutes manières, on ne pourra pas faire pire qu’eux.» Quand ses invitées relèvent enfin la tête, Nadia gonfle encore ses joues, ses paupières se plissent et de ses iris s’échappent des radiations tendres.

Daniel Bernard, Marianne, SOURCE DE L’ARTICLE


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