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Ils (…) se sont donné un objectif bien précis : changer le monde.

Bienvenue au OuiShare Fest, un événement organisé du 20 au 22 mai dans l’Est parisien. C’est ici que, trois jours durant, se croisent les dirigeants de BlaBlaCar, de La Ruche qui dit Oui! ou d’Airbnb.

Tous ces mondes n’ont pas grand-chose en commun, à part peut-être une appellation derrière laquelle on les réunit tous sans plus vraiment savoir pourquoi : la sharing economy, ou l’économie partagée, collaborative.

Un grand fourre-tout qui voit se côtoyer des jeunes pousses du web aux dents longues, des entreprises qui valent des millions en bourse et des néobabas aux ambitions autant politiques que sociales.

Aujourd’hui, l’économie collaborative s’est bien diffusée dans le quotidien des Français. Selon le ministère de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique, ils sont déjà 89% à avoir eu recours à un service d’économie participative. Dans ta même journée, un Français peut aller travailler en voiture UberPop, commander son repas de midi cuisiné par un voisin et mis en ligne sur Super Marmite, rentrer du boulot en covoiturage avec VilleFluide, passer chercher son panier de légumes produits par un agriculteur local grâce à La Ruche qui dit Oui !, accueillir un touriste adepte du couchsurfing de passage dans sa ville et finir par un peu de jardinage en plantant des fleurs récupérées sur Graines de Troc avec des outils loués sur Bricolib.

Au OuiShare Fest, sous te chapiteau du Cabaret sauvage qui héberge l’événement, tout ce petit monde parle « justice, sharing, collaboration et democracy en dégustant des gaspachos homemade »offerts par la maison – et en apprenant à trier et à réutiliser ses déchets organiques. Au coeur de la structure, conférences et stand-up se succèdent sur scène. Mercredi, pour l’ouverture, plus d’un millier de personnes ont fait le déplacement. Un nombre équivalent d’internautes se sont connectés au site du festival pour suivre l’événement en streaming. Ici, on entend à la fois la fondatrice de la plus grande association de participation civile de Rio (Meu Rio) lancer qu’il faut « vraiment s’attaquer aux inégalités » et te président de BlaBlaCar asséner fièrement que son entreprise est passée en trois ans de soixante à trois cents employés et qu’il « engage »encore à tour de bras.

« liber ou Airbnb ont énormément contribué à populariser le concept d’économie collaborative », explique Diana Filippova, co-organisatrice du festival et coordinatrice de l’ouvrage Société collaborative – La fin des hiérarchies (Rue de l’échiquier, 2015). Pourtant aujourd’hui, les deux mastodontes ne font pas l’unanimité au OuiShare Fest. « Pendant le débat, Pierre-Dimitri Gore-Coty (general manager d’Uber France – ndlr) s’est un peu fait torturer, rigole-t-elle. Ces deux entreprises ont rompu les règles de l’organisation du marché et de l’économie classique, mais sur les règles du fonctionnement de leu organisation – un oligopole classique avec des investisseurs, des employés, qui extrait de la valeur de ses utilisateurs pour la concentrer -, ce n’est pas du tout renverser les règles, c’est le capitalisme le plus classique », continue la jeune femme. Un fonctionnement qui fait tiquer les partisans d’une répartition plus juste des richesses : ceux qui croient en « l’homo collaboratus » qui, débarrassé de la notion de propriété, serait enclin à partager pour bâtir une société plus égalitaire.

« Derrière le terme d’économie partagée, chacun met beaucoup de réalités très différentes », analyse Damien Demailly, chercheur à l’Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales) et spécialiste de la question. Ça « inclut aussi bien des sites avec des échanges monétaires – type Airbnb – qui fonctionnent selon les règles du marché, ou des sites de partage où l’on est davantage dans l’altruisme, comme le partage de connaissances ou le prêt de matériel. On retrouve tout ça dans ce bouillonnement où le seul point commun est finalement d’utiliser les nouvelles technologies pour que les gens se connectent entre eux. » Même si l’économiste reste prudent quant au succès des nouvelles pratiques. « Les deux modèles peuvent vivre ensemble, mais ce qui marche le mieux est le reflet de notre société », avance-t-il.

Une opposition que l’on note aussi à Paris, au sein de La Ruche, une pépinière qui héberge des jeunes entrepreneurs et les aide à développer leurs projets. « On est ravis qu’il y ait des gros modèles qui fassent de (argent, explique sa directrice, Julia Domini. Il n’y a pas de mal à se faire du bien. » Elle souligne tout de même qu’une partie de ses « pensionnaires »ont une vision différente de la société actuelle : « Ce sont des gens qui veulent créer de nouveaux modèles économiques et sociaux, une nouvelle société, plus durable, plus pérenne. Ils ont envie de créer un nouveau rapport au travail : il y a ce côté je veux être maître de mon destin, donner du sens, pouvoir choisir. Je n’ai plus envie de cette hiérarchie verticale. Maintenant, les gens font de la méditation au boulot, ils veulent une salle de sieste… »

Parmi ceux-là, le chercheur américain Charles Eisenstein fait un peu figure de « messie » du collaboratif. Sa vie entière est un storytelling destiné à illustrer cette philosophie. « je me suis perdu pour arriver à la conférence de presse, annonçait-il en plaisantant lors de la séance inaugurale. Mais sur le chemin, tout le monde était sympa, tout le monde a bien voulu m’indiquer la direction. Les gens étaient heureux de pouvoir ‘collaborer’ avec moi. »Pour lui, la société « peut changer ». « Je parle de changement profond, dans le système et dans la structure même de la société, détaille-t-il. On peut passer de la compétition au partage et à la collaboration. Sites gens ont peur de partager; c’est parce que le système les rend peureux. Tout le monde veut protéger ses biens. » Charles Eisenstein et d’autres chercheurs comme l’Australienne Rachel Botsman, fondatrice d’un incubateur de start-up, ou l’économiste star américain. Jeremy Rifkin, ont popularisé la notion de société collaborative.

Mais, en attendant l’avènement de leur société rêvée, qui dit marché en expansion dit aussi bénéfices juteux. Et pas question pour les grandes boîtes de laisser trop de place à la concurrence de ces start-up nouveau genre. Aujourd’hui, le collaboratif se décline avant tout en version capitaliste. La SNCF a inauguré, à l’automne, IDVroom, un service de covoiturage. Et, après Decathlon et Go Sport, Mr. Bricolage s’est lui aussi lancé dans l’aventure du prêt entre particuliers avec La Dépanne. Sur la plate-forme, on peut louer une agrafeuse à Saint-Michel-sur-Orge pour dix euros par jour ou un diable Ikea à deux euros la journée en Seine-Saint-Denis. Le site n’oublie pas de rappeler que, si on a la flemme de passer le périph on peut toujours acheter le même modèle neuf, pour finalement pas si cher que ça.

Louer sa perceuse quatre euros à son voisin, un modèle viable? Marc-Arthur Gauthey n’y croit plus. Ce trentenaire a lancé Cup of Teach en juin 2012. Le site proposait de mettre en contact des professeurs et des élèves. « Ça allait du point de croix aux cours d’Excel, en passant par des cours de séduction », raconte-t-il. Mais très vite, il se rend compte que le modèle économique ne va pas tenir. « Il fallait faire ‘matcher’ des gens qui donnaient des cours de point de croix avec des gens qui en avaient besoin, qui étaient dans le même secteur géographique, disponibles à une heure particulière, et que le tarif proposé ne soit pas prohibitif. Ça faisait un tas de freins. 11 y a une application pour tout. Mais un marché ? Pas forcément. » Malgré une couverture médiatique conséquente, l’aventure s’arrête en 2014. « Je n’en garde aucune amertume car j’ai appris beaucoup et je reste convaincu qu’il reste beaucoup de choses à imaginer » Il continue à réfléchir au sein du think tank Oui share.

Pour Axelle Lemaire, la secrétaire d’Etat au Numérique qui s’est déplacée pour l’ouverture du festival, le phénomène n’est pas qu’une anecdote mais une lame de fond. « Aujourd’hui, le marché de l’économie collaborative est estimé à vingt milliards d’euros. » Il est également loin d’être circonscrit aux milieux urbains aisés. « Les retraités sont les plus nombreux à proposer des services gratuit d’échanges de savoir et les ruraux sont bien plus enclins à partager leur voiture ou à troquer leurs outils », détaille-t-elle. Même si elle avoue s’y être mise sur le tard. « J‘ai réservé une voiture pour samedi prochain sur Drivy. Je cherche aussi un service pour récupérer facilement des fruits et des légumes locaux, fanfaronne-t-elle. Et bon, je ne sais pas si je dois vous le dire, mais… lors du dîner d’Etat avec la reine d’Angleterre, j’avais loué ma robe sur un site spécialisé. »

Marie Turcan et Cerise Sudry-le Dû è Les Inrocks n°1018.

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