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Tout change, mais rien ne se passe.

C’est l’impression un peu étrange qui se dégage depuis 2008, lorsque le capitalisme est entré dans une crise structurelle dont les subprimes furent le détonateur. Sur les marchés financiers paniqués, puis inondés de liquidités, sur les places publiques occupées par les « Indignés », dans les systèmes partisans bousculés par des partis hostiles au « système », des événements majeurs se sont produits. Pourtant, le gouvernement de nos sociétés n’en sort qu’à peine bouleversé.

En France, si le PS et l’UMP réalisent des résultats historiquement médiocres et sont devancés par le Front national, chacun sent bien que la domination de leurs camps et leur alternance au pouvoir, au gré de leurs échecs respectifs, pourraient durer longtemps.

Chez notre voisin britannique, tous les partis d’opposition progressent, la part des formations les plus récentes n’a jamais été aussi élevée, mais David Cameron s’offre le luxe d’un second mandat.

Au sud, Podemos et Ciudadanos ont beau annoncer la fin du bipartisme espagnol, le Parti populaire et le Parti socialiste ont sans doute encore de longues années à arpenter les allées du pouvoir. Et si l’arrivée de la gauche radicale en Grèce constitue une rupture, ses interlocuteurs européens sont bien décidés à ne pas lui laisser plus d’air qu’il n’en faut pour éviter l’asphyxie.

Dans le nouveau parlement européen, le recul des forces centrales au profit de la gauche et de la droite radicales n’a pas empêché la poursuite de leur gestion commune d’une Union européenne qui est largement leur création. Loin d’obéir à d’autres logiques socio-économiques ou d’être investi par des forces alternatives, le pouvoir politique sur le « Vieux Continent » reste donc le quasi-monopole de responsables peu ou prou identiques à la période d’avant-crise, communiant autour des mêmes solutions et récitant les mêmes mantras (la compétitivité, le sérieux budgétaire…).

Pris dans une équation insoluble (restaurer les taux de profit, réduire les déficits, retrouver la croissance), ils bricolent une régulation chaotique de moins en moins convaincante. Ils tentent de rattraper un électorat fuyant, ou déjà parti, en agitant des peurs (le terrorisme, l’hydre populiste, la partition du pays) ou en proposant des remèdes aussi efficaces qu’un cataplasme sur les yeux d’un aveugle (voir la passion nouvelle pour le vote obligatoire en France).

En face, leurs opposants font face à des barrières institutionnelles fortes, et souffrent encore d’un manque rédhibitoire d’attraction et/ou de crédibilité, apparaissant comme des aventuriers (plus ou moins) sympathiques, mais notoirement sous-équipés pour le gros temps qui les attend.

En bref, les craquements sous la surface se multiplient, mais le séisme ne se produit pas. Face à cette drôle de stase démocratique, la quête d’alternatives ne peut se fonder sur un diagnostic trop rapide, ou qui en reste aux seuls symptômes morbides de l’époque. Plusieurs travaux de chercheurs en sciences sociales, aussi utiles que peu connus, peuvent heureusement être mobilisés pour comprendre la pièce qui est en train de se jouer sous nos yeux.

L’histoire la plus importante n’est peut-être pas celle que les acteurs déclament, mais celle qui est inscrite dans un fond de scène obscur, au moyen d’une machinerie puissante aux ressorts invisibles. Les événements évoqués plus haut ont en effet quelque peu réveillé la vie intellectuelle.

Les élections tenues depuis quelques années ont poussé à un renouvellement de la réflexion sur le malaise dans la représentation. Dans le même temps, la crise des dettes souveraines a fait apparaître avec une crudité inédite les mécanismes de domination à l’œuvre dans la zone euro, tandis que le marasme économique depuis 2008 a suscité des interrogations sur l’évolution du capitalisme et ses conséquences politiques.

L’audience ou l’existence même de certains travaux ne seraient pas allées de soi quelques années auparavant, qu’il s’agisse du Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty ou des thèses de Wolfgang Streeck sur la crise sans cesse retardée du capitalisme démocratique.

Signe des temps, l’ouvrage de Colin Crouch sur la post-démocratie a été traduit en français en 2013, huit ans après sa parution en anglais. Crouch était alors l’un des rares chercheurs connus du monde académique, dont l’audience dépassait l’espace confiné de la pensée critique, suggérant de reprendre une réflexion systémique sur l’ordre politique et social contemporain.

Dans Post-démocratie, le politiste dénonce un des ressorts fondamentaux de la crise qui travaille nos régimes représentatifs, à savoir le poids des grands intérêts privés auprès des gouvernements.

Crouch établit une analogie avec l’ère dite « post-industrielle » : si l’industrie n’a pas disparu, le moteur du système économique s’est déplacé ailleurs. De la même façon, les institutions démocratiques continueraient d’exister, mais sous forme de coquilles vides. Le pouvoir réel serait accaparé par un assemblage d’élites politiques et patronales, où les secondes réussissent à imposer leurs intérêts comme leurs méthodes et modes d’organisation.

Dans les partis comme dans les services publics soumis au « new management », on observe une concentration de la décision, l’emploi de « communicants », la sous-traitance des tâches, au détriment de l’implication citoyenne.

Récemment, beaucoup de travaux (peu proviennent d’auteurs français, c’est à noter) sont allés dans la direction indiquée par Crouch, en approfondissant un diagnostic excessivement centré sur l’influence des grandes firmes. Leur point commun : découvrir, sous une myriade de petits faits, ce que ceux-ci révèlent des changements systémiques caractérisant la période assez déroutante que nous vivons.

J’essaierai de mettre à jour leur leçon principale, qui pourrait se résumer ainsi : la fameuse crise de la représentation, tant déplorée, ne peut être comprise et éventuellement combattue, que si elle est rapportée à une mutation profonde des formes d’État et de capitalisme qui enserrent la vie politique. Il ne faut pas y voir une grille de lecture économiciste. Le capitalisme nécessite des conditions de possibilité qui en font autre chose qu’un simple mode de production : un véritable ordre social, dans lequel la sphère politique n’est qu’artificiellement séparée de la sphère économique.

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Fabien Escalona est enseignant à Sciences-Po Grenoble, collaborateur scientifique au Cevipol (Université libre de Bruxelles). Il est spécialiste de la social-démocratie en Europe. Il est notamment l’auteur de The Palgrave Handbook of Social Democracy in the European Union, publié (en anglais) en 2013. Il a déjà publié sur Mediapart deux analyses, l’une sur Syriza et Podemos, l’autre sur la recomposition du paysage politique en France. Titre original de l’article « Décortiquer la crise démocratique » -Médiapart – SOURCE