Une fenêtre historique

La percée du rassemblement de la gauche et des mouvements sociaux est le résultat d’un réveil politique de la société face à la crise et au blocage institutionnel.

Ses larmes de joie et son sourire sont un défi sans égal au Barcelone rutilant, vitrine mensongère d’une ville broyée par la crise sociale. Ada Colau, militante associative de 41 ans sans diplôme ni expérience politique, qui use ses chaussures dans des actions de rue depuis le début des années 2000, devrait prendre le 13 juin les clés de la deuxième ville d’Espagne. Les superlatifs manquaient dimanche soir dans l’usine réhabilitée où les militants de « Barcelona en comú » (Barcelone en commun), ivres de bonheur, ont célébré les résultats.

Une victoire certes serrée (25,4 % contre 22,9 % au parti de droite indépendantiste), qui ouvre une période complexe de tractations politiques, mais qui n’a rien d’accidentel.

« Barcelona en comú » est le résultat d’un cheminement qui a profondément structuré la société espagnole. L’arrivée à maturité d’un mouvement apparu avec le « 15M » en mai 2011, connu en France comme le « mouvement des Indignés ». À Barcelone, sa partie la plus visible est le réseau de lutte contre les expulsions provoquées par les emprunts hypothécaires à taux variables qui ont explosé au visage des Espagnols en même temps que la bulle immobilière. On dénombrait 9 046 expulsions en 2014 en Catalogne, la région du pays la plus touchée. « Les gens ne sont pas seulement jetés à la rue. Ils gardent une dette de 50 000 ou 100 000 euros à rembourser », rappelle Cesar Oshoa, qui s’affaire à l’organisation du dernier meeting en plein air dans son quartier de Poblenou.

Avec Ada Colau comme cofondatrice et porte-parole depuis 2009, la Plateforme de lutte contre les expulsions (Pah) multiplie les actions « scratch » pour interpeller les responsables politiques. Elle ouvre des squats dans des propriétés inoccupées appartenant aux banques responsables des expulsions et réunit des victimes et des activistes aux profils très différents, souvent éloignés des sphères politiques traditionnelles, ravivant une identité collective de résistance.

« Des gens très affectés par la crise ont récupéré le répertoire d’action du mouvement squat », observe Robert Gonzalez Garcia, politologue à l’université autonome de Barcelone. Le début des années 2000 est aussi une période de résurgence de la question indépendantiste, qui résonne fortement au sein du mouvement social. « Barcelone a une histoire faite de répression et d’auto-organisation : les gens vivent avec une forte culture d’autonomie », assure Alvaro Porro, depuis les hauteurs du Can Masdeu, un squat ouvert il y a quatorze ans, où il anime un cercle de formation sur l’économie solidaire et fait campagne pour Ada Colau.

C’est toute une génération qui se politise, au contact d’activistes expérimentés et avec l’explosion des nouveaux moyens de télécommunications. « Depuis la révolte des banlieues françaises en 2005, les émeutes d’Athènes en 2008, jusqu’au printemps 2011 en Tunisie ou en Espagne, nous sommes entrés dans une phase nouvelle pour les mouvements sociaux », analyse Raimundo Viejo Viñas, cadre de Podemos et élu dimanche sur la liste Barcelona en Comú.

Une fenêtre historique

Au bord des larmes, pris de rires nerveux, ce politologue de 46 ans, militant de toutes les luttes altermondialistes depuis les années 1980, raconte comment la « fenêtre historique » s’est ouverte en Espagne. « La société espagnole était profondément dépolitisée. Les gens n’arrivent même pas à exprimer ce qu’ils vivent ! Mais nous sommes en train de réussir à changer cela », explique cet ancien objecteur de conscience, cofondateur d’Attac et d’Indymedia en Espagne, pétrie de références à l’Amérique latine.

Observant un meeting de rue, dans un parc du nord-est de la ville, un quadra sportif peine à réaliser ce qui lui arrive, à deux jours du vote. Francesc Consuegra, juriste dans la fonction publique, a été happé par l’activisme politique après le printemps 2011, auquel – « trop vieux » – il n’avait pourtant pas participé. « Le 15M a créé une fracture, se souvient-il. Les choses ont bougé très rapidement. Il s’est passé en trois mois ce qui mettait trente ans à bouger. » Avec Ada Colau, Pablo Iglesias et d’autres, les militants du début des années 2000 empoignent ce renouveau des pratiques politiques. Ils jouent le jeu des grands médias en leur offrant des porte-parole, misent sur la puissance des réseaux sociaux.

Ils élaborent un modèle de démocratie directe.

Visent le pouvoir et l’affirment haut et fort en comptant sur la force des prophéties auto-réalisatrices. « On a compris qu’il ne suffisait plus d’occuper les rues, mais qu’il fallait occuper les institutions », assure Francesc Consuegra. À Barcelone, Ada Colau participe au lancement en septembre 2014 de « Guanyem Barcelona » (gagner Barcelone), plateforme des mouvements sociaux tendue vers les municipales. Elle est naturellement rejointe par le réseau barcelonais de Podemos, moins puissant qu’à Madrid, et par le « Procés Constituent » (processus constituant), regroupement de citoyens héritiers du 15M.

Cette lame de fond n’a pas sacrifié la gauche traditionnelle, comme c’est le cas avec Izquierda Unida (la gauche unie) ailleurs en Espagne. Les écologistes-communistes d’ICV-EUiA ont ainsi rejoint la « confluence » en échange de la signature d’un « code éthique » du futur élu. On comptait même cinq anciens élus municipaux sur les 41 candidats de Barcelona en comú. De quoi leur assurer un temps de parole dans les médias et un financement de la campagne. Et 73 assemblées de quartier ont été créées pour faire campagne, dans la rue, contre la « monoculture touristique » qui transforme la ville en parc d’attractions et chasse les foyers modestes de leur quartier. Contre les expulsions qui continuent à un rythme soutenu et pour une meilleure répartition des richesses. La gouaille d’Ada Colau a fait le reste.

Employée d’un centre d’études économiques et sociales, elle était déjà porte-parole du Mouvement de résistance global, qui réunissait 400 000 altermondialistes dans les rues de Barcelone en 2002. Elle s’est aussi fait connaître du grand public en 2013 pour avoir porté au Parlement une pétition contre les expropriations, signée par 1,4 million de personnes. La vidéo de son discours, où elle qualifie un banquier de « criminel », a fait l’effet d’une bombe sur les réseaux sociaux.

« Un moment de subjectivation extraordinaire », se souvient Raimundo Viejo Viñas. Un comble pour cette rétive au culte de la personnalité : son sourire s’affiche sur tous les murs de la ville, jusque sur les bulletins de vote, chose inhabituelle. Au fil des semaines, le rassemblement hétéroclite est devenu « sa candidature ».

Alvarro, 21 ans, est posté au milieu d’une allée piétonne, une pile de tracts à la main. Jeune habitant d’un quartier pauvre, il est un cas rare et chouchouté. C’est Ada Colau, se souvient-il, qui l’a propulsé dans cette aventure encore insensée pour lui il y a quelques mois. Une de ses interventions télévisées contre les expulsions lui a retourné les tripes. « J’ai des proches qui ont été expulsés, je devais faire quelque chose pour cette campagne », sourit le jeune homme. Le sursaut de participation de 7,6 points dans les quartiers pauvres aura été déterminant dimanche. Les onze élus de Barcelona en comú se trouvent donc face à une obligation de réussir. « N’y pensons pas trop !, s’esclaffe Raimundo Viejo Viñas, saisi de vertiges. Il faut continuer à bouger. Ne surtout pas s’arrêter. »

Erwan Manac’h- Envoyé spécial à Barcelone.

Article paru dans Politis n° 1355

Couv Politis N° 1355