Jouer sur les mots, c’est créer des maux …

Alors que les adhérents de l’UMP vote aujourd’hui vendredi 28 mai 2015 et demain, pour le nouveau nom du parti, Nicolas Sarkozy focalise le débat autour de ses propositions et piège ses adversaires : ceux qui se récrient face à la captation de l’héritage républicain le renforcent.

Sarkozy clive en choquant, se place au centre du débat et mobilise les siens. Il en profite pour éclabousser la gauche, pas assez républicaine et trop socialiste à ses yeux. Cette démarche n’en pose pas moins un problème dans la mobilisation des vocables politiques, en ce qu’elle mélange deux usages de ce que c’est qu’être  » républicain « .

Le premier usage s’inscrit dans la tradition politique au sens le plus large qui soit : le projet d’éducation, les valeurs de liberté, égalité et solidarité, la séparation entre l’Église et l’État, l’autorité, le mérite. En quoi les ex-UMP auraient-ils le monopole de cet héritage républicain, au point d’en revendiquer le titre ? En s’appropriant une notion consensuelle, on la fait entrer dans le jeu politique et ses divisions. Quand on s’en sert comme d’un missile envoyé à ses adversaires, on accroît les tensions.

Le second usage de la République auquel M. Sarkozy a recours renvoie à l’opposition entre République et démocratie, que Régis Debray avait distingué dans un texte il y a vingt ans. Ici,  » la République ne se confond pas avec la démocratie. La République, c’est une morale et elle ne doit reconnaître aucune communauté. Elle ne reconnaît que des citoyens égaux en droit et en devoir. La démocratie est divisible, la République est indivisible  » ?

Ainsi, la République, c’est l’affirmation de l’unité de la nation et le primat donné à  » l’assimilation  » sur l’intégration. La République, selon Nicolas Sarkozy, c’est une définition extensive de la laïcité, plus intransigeante.

La République, c’est la primauté de l’État, garant de l’intérêt général et du bien public, sur la société et ses divisions.

Bref, la conception prônée n’est, en définitive, que l’une des façons d’être républicain, y compris au sein de la droite. Une stratégie risquée Que devient l’héritage tocquevillien d’une droite soucieuse de soutenir les initiatives de la société civile ? Un titre de parti n’est-il pas un label autour duquel tous ses membres se retrouvent ?

Les idées d’Henri Guaino seraient-elles devenues dominantes à l’UMP sans débats ? On devine donc la stratégie : se distinguer des concurrents à droite et préempter le nom du parti en jouant sur les deux tableaux : Les Républicains au sens 1 pour rassembler à droite et au sens 2 pour légitimer la ligne Sarkozy.

La stratégie est peut-être gagnante mais risquée : comment se distinguer du Front national en affirmant ainsi une différence de fond tout en s’en rapprochant sur les thématiques identitaires ?

Cette stratégie manifeste un exercice singulier du pouvoir par un président de parti alors qu’une primaire se prépare : le nom du parti légitime une ligne politique qui se trouve être celle du président. On a connu exercice du pouvoir plus pluraliste. Surtout, jouant des multiples significations du terme de  » République  » et politisant cette référence, M. Sarkozy contribue à opacifier le langage politique et à diviser.

On pourra se consoler en se disant que, très vite, les vocables se banalisent et que lorsqu’on parlera des  » Républicains  » dans le débat politique, on pensera au parti principal de la droite parlementaire. Mais on se désolera aussi de la récupération de notions qui font la grandeur d’une nation au-delà de ses divisions.

Avec  » Les Républicains « , Nicolas Sarkozy révèle tout son art de tacticien et son incapacité persistante à aborder les problèmes sous un autre angle que l’étroitesse de la bataille du moment ; le paradoxe étant que plus il affirme l’unité de la nation, plus sa façon de faire de la politique, en attise les clivages.


Jacques de Maillard – Le Monde – Titre original de l’article : « La désolante récupération d’une notion phare de la nation »