Tintouin au pays de l’or noir

Le nouveau monarque d’Arabie Saoudite veut faire de son royaume le leader du monde sunnite. Irak, Syrie ou Yémen, tous les terrains sont bons pour contrer l’Iran et s’affirmer à l’international.

Vous avez aimé Ocean’s Eleven, vous allez adorer « Soudaïri Seven », le soap le plus cher du moment et le plus palpitant aussi. Imaginez une alliance conclue il y a quarante ans entre sept princes saoudiens, tous frères, pour se partager le pouvoir.

Depuis, deux des frères ont été retirés de la succession et deux autres sont morts. Ça n’est qu’en janvier que Salmane, 79 ans, a accédé au trône.

Pourtant, leur alliance avait connu une (relative) relégation lorsque le précédent roi, Abdallah (le seul depuis 1982 à ne pas être un Soudaïri Seven), tenta de renverser la table en nommant un outsider, fils d’une Yéménite, le prince Moukrine, vice-héritier du trône.

Mais unis, les Soudaïri Seven ont su attendre que le vieux roi Adballah agonise pour assurer le trône et enfin plier la partie en destituant Moukrine et en nommant le neveu vice-Premier ministre et le fils du roi Salmane futur prince héritier.

Aujourd’hui, leur emprise sur le royaume et ses immenses ressources pétrolières et gazières semble totale. Pour parfaire le tableau, il leur faudrait une victoire éclatante, militaire et symbolique.

Militaire : les Soudaïri Seven doivent prouver qu’avec eux, l’autorité de l’Arabie Saoudite sur toute la péninsule Arabique ne sera pas discutée. D’où la guerre au Yémen : pas question de laisser des chiites factieux, alliés de l’Iran, s’en emparer. Symbolique : les Soudaïri Seven ne sont pas seulement un clan au pouvoir. Le roi est le gardien des deux mosquées saintes de l’islam, Médine et La Mecque. Ils se sont donc donné pour mission de devenir les leaders du monde sunnite.

Une tâche qu’Abdallah avait délaissée, se contentant d’encaisser les dividendes de la rente pétrolière, de veiller à ne pas trop modifier l’ordre moral strict et donc la subtile alliance entre le « clergé » wahhabite et la famille royale. Pour le reste – la politique extérieure, le prestige du pays, son rayonnement religieux -, Abdallah avait joué de la plus extrême prudence : jamais d’interventions directes, payer plutôt que combattre, négocier toujours.

Mais tes printemps arabes en 2011 ont tout changé. Plus encore que ta chute du Tunisien Ben Ali ou du Libyen Kadhafi, c’est l’effondrement du colosse égyptien Moubarak, et l’accession au pouvoir des Frères musulmans – que les Soudaïri Seven haïssent -, qui les ont terrifiés. Pire encore, les printemps arabes ont donné aux Iraniens de nouvelles opportunités.

En Irak d’abord, en Syrie ensuite, un peu à Bahreïn et aujourd’hui au Yémen. Toutes choses qu’un régime qui se veut leader des sunnites ne peut permettre. Encore moins un clan des Soudaïri Seven en quête de re-légitimation. D’où l’idée d’utiliser l’arme économique de destruction massive : le pétrole. En faisant s’effondrer le prix du baril, les Saoudiens ruinent les Iraniens (et les Russes, alliés de Téhéran et de Damas).

Car l’Iran, pour moderniser son économie et satisfaire une population éduquée, avide de consommer mais, surtout, très politique et nombreuse (ils sont 80 millions), a besoin d’un prix du pétrole élevé.

A ce petit jeu de massacre, les Saoudiens perdent plus de 200 milliards d’euros par an (mais sont assis sur près de 700 milliards d’euros de réserves de change), mais en ruinant les Iraniens, les Saoudaïri Seven veulent démontrer que l’avenir du Proche-Orient ne se fait pas sans eux (les Américains sont avertis) et encore moins contre eux (voilà pour les mollahs).

Anthony Bellanger – Les Inrocks N°1014

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