Une loi, « surveillance de masse » !

Ce n’est pas juste une loi liberticide, ce n’est pas juste la banalisation de la surveillance de masse, ce n’est pas juste le hara-kiri de la gauche au pouvoir. Et si c’était l’aube d’un sursaut citoyen ?

Je suis loin d’accepter sans réserve la loi telle qu’elle a été votée, restreignant, pour moi, les libertés au même titre qu’il est interdit de … ainsi que,… etc. etc. Un slogan de 68 disait « il est interdit d’interdire » dans la plus pure lignée anarchique qui soit.

Sans aller aussi loin, il est évident qu’aux vues du nombre de restrictions dans tous les domaines en France, certains sont en droit de se poser la question de la liberté autant civile que démocratique, sanitaire ou sécuritaire. MC


Le bouclier de la gauche, ces circonstances exceptionnelles qui justifieraient cette loi, est de mauvaise foi. Qu’on remonte le temps et qu’on pense un peu à la LPM et la loi anti-terroriste : cette loi Surveillance de Masse apparaît tout de suite moins dictée par la situation.

Puis de loi, il en fallait bien une depuis le temps qu’on l’attendait. On sait tous que Charlie n’est que la noix de beurre qui a servi à nous la faire passer sans débat public et sans trop s’encombrer de garanties, certainement pas la cause première. On sait bien que les dossiers « surveillance » et « terrorisme » ont été repris tels quels par la gauche à son arrivée au pouvoir en 2012. Sans rechigner. Naturellement.

Mais là n’est pas la question. Le problème, c’est la légèreté, le naturel, l’aisance qui ont accompagné l’adoption des idées autoritaires et sécuritaires par un gouvernement et un parlement qui se disent de gauche. C’est-à-dire par ceux qui sont censés, en théorie du moins, historiquement du moins, en avoir quelque chose à fouetter de nos libertés.

Ce n’est pas anodin.

L’« ennemi » a bon dos

Quand j’ai vu la gauche arriver dans les palais républicains en 2012, je me suis dit : « ça y est, au moins ça, c’est fini, les Hadopi, les lois d’urgence, les lois de circonstance, les lois pour faire plaisir aux électeurs FN et pour agiter la peur de l’insécurité partout et tout le temps faute d’idées politiques plus profondes ». Je n’étais pas la seule. Franchement, on se disait bien qu’ils n’allaient pas s’en tirer avec leurs promesses multicolores, la croissance et le chômage et le reste, mais Internet, la justice et les libertés, ça ne pouvait pas être pire que ce qu’on se prenait dans les dents depuis quelques années.

Là où j’ai entendu mes oreilles siffler, c’est quand des gens qui se disaient de gauche ont commencé à chanter les dithyrambes de la Sécurité et de Ordre et de l’Autorité – et, en ce qui concerne Urvoas et Valls, avec une conviction à toute épreuve, chapeau bas, Messieurs ! Les mêmes qui ont, depuis qu’ils sont au pouvoir, accueilli à bras ouverts les pratiques de surveillance les plus ignobles et qui font tout depuis pour que ces pratiques deviennent légales tout en n’étant pas excessivement contrôlées par ces légalistes pointilleux de juges.

Qui se disent de gauche et qui glorifient avec une sincérité désarmante le devoir de l’Etat de nous protéger contre nos propres conneries et, surtout, surtout, surtout, éviter les éternels débordements à l’extrême droite.

La ligne politique qui, faute de mieux, se bâtit en urgence sur les dépouilles des victimes malheureuses de l’Ennemi Extérieur, elle date pas d’hier. D’ailleurs, si l’Ennemi Extérieur est aussi un peu camouflé en Ennemi de l’Intérieur, c’est encore mieux.

Mais, traditionnellement, c’était plutôt de la politique conservatrice, un marqueur propre à la droite. Plus maintenant, on dirait.

Depuis Charlie, ça n’arrête plus. En mode décomplexé, comme dirait l’autre. À peine les corps refroidis, à peine l’émotion du peuple contenue, les petites gens au pouvoir s’agitaient déjà dans les couloirs pour trouver le meilleur moyen de se goinfrer sur le dos d’une Union Nationale qu’aucune de leur politique n’a jamais réussi à éveiller, de près ou de loin. « Chic ! s’exclament les premiers, on va nous foutre la paix avec la courbe du chômage et la croissance pendant belle lurette !

– Profitons-en, chuchotent d’autres à l’oreille des puissants, tu peux de nouveau agiter la menace de l’extrême droite et du repli identitaire ! La Défense, et l’Intérieur se pressent à la porte de Bercy, le fusil à l’épaule et le sourire aux lèvres.  Enfin une belle perspective de hausse budgétaire ! »

Au prix des politiques sociales, ces terrains de jeux privilégiés de la gauche ? Mais qui pense encore à l’éducation nationale et au trou de la sécu ? La Sécurité nationale est tout !

Vite, profiter à tout prix de cet état de grâce qui fait oublier les échecs électoraux, le vide idéologique abyssal, la déconnexion du réel. Faire comme si l’échec de la gauche à rester fidèle aux valeurs de gauche  –  solidarité, inclusion, diversité, libertés – n’avait pas largement contribué à monter le spectacle navrant auquel nous assistons.

Comme dans l’Amérique post-11 Septembre, la tentation irrésistible d’un Patriot-Act-Qui-Règle-Tous-Nos-Problèmes a rapidement supplanté le deuil dans la bouche de ceux qui sont au pouvoir. Par pragmatisme, disent-ils, par éthique de responsabilité. Par cynisme et opportunisme, dirais-je plutôt.

Le double langage élevé au rang d’art

Voilà, son vrai visage, à la loi sur le renseignement. C’est le reflet en filigrane de la figure fripée d’une vieille sorcière qui n’essaie même plus de se faire passer pour une fée. C’est la grimace d’un ancien parti de gauche qui a sciemment abandonné tous les principes humanistes, l’un après l’autre, sans une larme de regret, sans un regard en arrière.

Le haussement d’épaules d’un gouvernement qui essaie toujours d’enfermer le réel  – notre réel  – dans une série de boîtes fabriquées à la chaîne par des bureaucrates ectoplasmiques. Le timbre impertinent de ceux qui osent utiliser une sémantique de gauche pour qualifier des actions contraires à ses valeurs les plus fondamentales. La traînée de boue de cette pensée magique prête à tout pour maintenir l’illusion que les promesses sont tenues.

Loin d’être une dérive malheureuse d’une gauche au pouvoir prise de court par les circonstances exceptionnelles d’une attaque meurtrière, cette loi n’est qu’un chaînon de plus dans sa dérive vers une vision du monde qui repose sur le contrôle, la suspicion et la surveillance des gouvernés par les gouvernants. Misère de l’étatisme.

Pas par conviction, pas par machiavélisme, mais par raidissement réactionnaire qui puise son jus dans l’effroi devant son impuissance à mettre un terme à son propre délitement.

Un contre-pouvoir citoyen pour défendre les libertés … et au-delà

La mauvaise nouvelle, c’est qu’on s’est fait manipuler comme des gamins. Que l’Union Nationale ait été in fine celle de l’Ordre et de la Sécurité, que la gauche soit la fossoyeuse de notre liberté, c’est une calamité pour nous tous parce que dans un système bipartite, l’idéal – en principe – c’est qu’au moins l’un des deux partis défende la liberté et le progrès au détriment de la sécurité et de la réaction.

Que les deux principaux partis républicains aient expédié au diable toutes ces questions, c’est qu’on n’a plus aucune marge de manœuvre pour espérer le triomphe d’autres valeurs que la trouille et le repli sur soi.

Du coup, forcément, dans un monde où ni la gauche ni la droite n’en ont plus rien à faire de nos droits individuels et collectifs, notamment le droit d’être protégé contre la violence de l’Etat, la défense des libertés s’extrait bon an mal an du jeu politique et institutionnel et revient aux mains des citoyens.

Ça va plus loin qu’une simple opposition. Il suffit d’observer un moment le caractère massif des mouvements de protestation contre la loi renseignement, du PiPhone de la Quadrature aux pétitions, en passant par la War Room organisée par les associations opposantes, les Six Heures contre la Surveillance de Mediapart et la manifestation du 4 mai.

La bonne nouvelle, donc, c’est que nous sommes encore capables de nous organiser en contre-pouvoir, lorsque qu’aucun mécanisme institutionnel ou politique ne peut plus nous protéger contre le passage en force de lois scélérates. Un contre-pouvoir qui apprend de ses erreurs, tant la mobilisation contre la loi renseignement est mieux organisée que celle contre la LPM.

Et quoi qu’on en pense, quels que soient l’allégeance ou le nihilisme politique des uns et des autres, qu’on soit pour ou contre cette loi, il faut se rendre à l’évidence : on en a cruellement besoin, de ce contre-pouvoir, pour mettre un coup d’arrêt à la fuite en avant de tous les partis historiques, de tous ceux qui gouvernent, vers le même horizon très peu ragoûtant.

Contre la verticalité du pouvoir, un mouvement 15-M en France ?

Voilà ce qu’il dit en substance, ce contre-pouvoir.

D’abord, c’est ainsi et pas autrement : celui qui se dit qu’il pourrait bien foutre en l’air un peu de ses droits pour avoir le derrière au chaud, le seul truc qu’il mérite c’est les menottes aux poignets et le cadenas aux dents. La loi renseignement, c’est prendre Charlie par la main et le conduire à l’échafaud après l’avoir extrait du bagne ennemi.

Le contre-pouvoir se place résolument du côté des libertés, de la neutralité du Net, des mouvements par le bas et du contrôle drastique de toute procédure d’exception, même si cela signifie qu’on est un peu plus vulnérable.

Et de deux. La sécurité et la menace à la nation comme seul projet politique, ça ne passera pas. Se planquer derrière l’Ennemi pour continuer à diriger ce pays comme des manches, faire passer une bravade pour du courage politique, ça ne passera pas non plus. En tout cas, pas dans un silence imbécile qu’on espère en haut lieu.

Et de trois. Il s’est passé bien des choses dans la société civile, faute d’idées nouvelles dans les institutions et les partis. La mobilisation contre la loi est en effet un pur produit de la montée en puissance d’un activisme citoyen, apte à mener des opérations coup de poing qui ratissent large. Ces activistes, ils croient encore que les libertés, la solidarité, la confiance et l’éducation sont les meilleures armes possibles contre le désordre global. Ils croient qu’il faut jouer avec les citoyens et pas contre eux.

Si l’opposition à la loi renseignement en a été la cristallisation, ces valeurs ont une portée pratique au-delà des arbitrages que nous sommes prêts  –  ou non  –  à faire au nom de la sécurité. L’Espagne a eu les Indignés contre la corruption politique, les États-Unis ont eu Occupy contre la toute-puissance de la finance, la France aura-t-elle son Mouvement du 5 mai contre la verticalité du pouvoir et la surveillance de masse?

Il est maintenant temps de se lever.


Diana Filippova – Aricle li dans « La Tribune », titre original : « Loi renseignement : le dernier suicide de la gauche française »Source

Initialement publié sur le Magazine OuiShare