La gauche et Cuba, de l’utopie au business

« On débarque », s’amuse un conseiller de François Hollande à quelques jours de la visite officielle du chef de l’État à Cuba, lundi 11 mai. Le trait d’humour fait évidemment référence au fiasco du débarquement des exilés anti-catristes, soutenus par la CIA, en 1961, à la baie des Cochons.

Il en dit long sur l’humeur de l’équipe de l’Élysée à l’approche des côtes cubaines. Il y a quelques années, il n’aurait sans doute fait rire personne, à gauche. Aujourd’hui, nul ne songerait à s’en émouvoir.

Ce déplacement est certes le premier d’un président français en exercice. Il a officiellement pour but, selon l’Élysée, d’« accompagner l’évolution de Cuba ». Mais il ne revêt, en réalité, nul enjeu d’importance. « Pour moi, c’est assez banal », confirme un diplomate.

Plutôt que le symbole d’une nouvelle ère, cette escapade apparaît comme le dernier chapitre d’une relation passionnelle et ambiguë entre la gauche française, ses intellectuels et ses politiques, d’une part, et Cuba, de l’autre. Un peu comme si, tel Ulysse revenant à Ithaque, M. Hollande clôturait lundi, à La Havane, plus d’un demi-siècle de faux espoirs, de vents contraires et d’errances. La fin d’une mythologie, en somme.

La gauche française, dans toutes ses composantes, s’était d’abord montrée circonspecte sur « l’expérience cubaine ». Mais elle était aussi, très vite, tombée sous le charme dévastateur de celle-ci. « Le PCF a d’abord eu une attitude hésitante à l’égard du régime castriste, compte tenu du rapport initialement distant de celui-ci avec le PC cubain et l’Union soviétique, rappelle Roger Martelli, historien du communisme. Mais la rupture avec le bloc impérialiste et le rapprochement rapide de Castro avec ces deux-là a vite justifié un soutien entier. »

Un homme a tôt manifesté un vif intérêt pour le castrisme : François Mitterrand, encouragé en cela par son épouse, Danielle

Intellectuels, artistes et écrivains marqués à gauche sont ensuite nombreux à faire l’escapade cubaine, intimement et sincèrement convaincus de la possibilité d’une île authentiquement révolutionnaire, mais débarrassée des dérives staliniennes. Entre autres, Agnès Varda, Gérard Philipe, Armand Gatti, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, lequel se fend, à l’été 1960 dans France-Soir, d’une série de reportages louant « le courage de l’intransigeance » de Castro.

L’éditeur François Maspero aussi, qui, en 1967, publiera Révolution dans la révolution, de Régis Debray, une ode au guevarisme combattant. Sur fond de guerre au Vietnam, la jeunesse du régime, son tiers-mondisme et son bras de fer contre l’impérialisme yankee occultent son côté déjà obscur : emprisonnement des opposants, répression des homosexuels. « J’appartiens à une génération, et je n’en ai pas honte, pour laquelle la révolution cubaine incarnait une utopie concrète, se rappelle Jack Lang, ancien ministre de François Mitterrand. La révolution cubaine était un grand moment, un souffle de libération, une espérance. »

Certes, la gauche socialiste, rappelle l’historienne Judith Bonnin, « à l’inverse des autres tendances de la gauche française touchées par les différents mouvements solidaires du tiers-mondisme et du latino-américanisme, reste indifférente ou hostile ». Cependant, un homme a tôt manifesté un vif intérêt pour le castrisme : François Mitterrand, encouragé en cela par son épouse, Danielle, puis un peu plus tard par Régis Debray. « Le combat de Che Guevara est celui des hommes libres », assène le futur président de la République dans Le Nouvel Observateur, en 1967.

« Le charme de Fidel Castro »

L’affaire du poète Heberto Padilla, emprisonné en 1971, révèle le quotidien des opposants, lequel mine peu à peu à peu la passion enflammée des intellectuels de gauche pour Cuba. Au symbole de liberté se superpose désormais l’image d’une dictature bien installée. Mais la même année, la fondation du PS au congrès d’Epinay marque la victoire, chez les socialistes, de ceux qui continuent à souligner les points positifs du castrisme : les systèmes de santé et éducatifs, les lettres et la culture.

En 1974, Mitterrand se rend à Cuba, où il rencontre Castro. Une discussion fleuve, un pèlerinage hautement symbolique dans la fermette de Siboney, d’où partirent « Fidel » et ses 135 compañeros avant l’offensive de 1953, et un commentaire flatteur dans Le Monde, en octobre, à l’endroit du Lider Maximo : « Un homme modeste, désireux d’être compris, ouvert, généreux, à la recherche d’une éthique nouvelle », affirme François Mitterrand.

La séduction politique, au fond, l’emporte sur la rationalité diplomatique et les divergences morales. Comme le résume Judith Bonnin, « les relations socialo-cubaines furent ainsi bien moins des liens de parti à parti, idéologiques et politiques, qu’un réseau de relations individuelles et personnelles, marquées par le charme de Fidel Castro ».

Il en va ainsi d’État à État, après la conquête du pouvoir par les socialistes en 1981. Il n’y aura d’ailleurs jamais de visite officielle du président français à Cuba, même si celui-ci ne tarde pas à y dépêcher l’un de ses ministres et hommes de confiance, Jack Lang, dès 1982. Ce dernier se souvient d’une escapade en mer au cours de laquelle Castro l’embarqua en bateau pour pêcher au harpon, ainsi que de « conversations assez longues, assez denses ». Mais, lorsque M. Lang lui demanda la libération d’un poète, la réponse du Lider Maximo tomba sèchement : « Mais est ce vraiment un poète ? » « Fidel était assez vif », se souvient l’ancien ministre…

Les violations des droits de l’homme s’accumulent, l’image de la révolution cubaine se dégrade inexorablement. Les socialistes se montrent plus distants, voire franchement indifférents. Les deux septennats Mitterrand racontent cet extinction progressive de la passion cubaine, à mesure que sont enterrées les illusions.

Certes le président, premier visiteur, en février 1993, de Bill Clinton après son installation à la Maison Blanche, plaide encore pour une levée de l’embargo américain. Mais « Tonton » n’invitera jamais officiellement « Fidel » à Paris, trouvant un « habillage » – une manifestation de l’Unesco – pour l’y recevoir en 1995 mais sans grande pompe. « Je n’ai pas le souvenir que beaucoup de socialistes se pressaient pour le rencontrer », confie Jack Lang.

« Cuba est devenue l’île de tous les cauchemars »

L’éloignement est désormais béant. « Il y a eu une surexcitation sur le cas particulier de Cuba, qui a occupé une place énorme dans notre imaginaire, analyse l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine. Ça a fait délirer la gauche française, en manque de religion et d’absolu, qui s’est précipitée là-dessus. Et lorsqu’il était devenu évident que Cuba était devenu un système répressif, la gauche a commencé à se fracturer entre les derniers idéalistes qui avaient la nostalgie de leur jeunesse révolutionnaire et les droits-de-l’hommistes. » La vague de répression des années 2000 parachève cette prise de distance. En témoigne cette acerbe tribune de Laurent Fabius, signée en 2003 dans Le Nouvel Observateur : « Cuba, l’île de nos rêves brisés, est devenue celle de tous les cauchemars ».

Il ne reste plus que quelques irréductibles, comme Jack Lang, toujours, qui, désigné par Nicolas Sarkozy comme envoyé spécial pour Cuba, avait plaidé auprès de lui pour qu’il soit « le premier à y aller ». Sans succès. « Nous sommes en 2015, relativise M. Védrine. Il y a belle lurette que cette idéalisation de Cuba est morte. » M. Hollande, de fait, ne rencontrera pas, sauf surprise, Fidel Castro, pour raisons de santé et parce que son frère Raul Castro « n’a pas forcément envie de s’y référer », selon un diplomate. Signe des temps, et ironie de l’histoire : il sera essentiellement question, dans cette visite, de business et de marchés. Toutes les mythes ont une fin.

David Revault d’Allonnes – Source Le monde


 

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Rencontre « historique » entre F. Hollande et Fidel Castro

Lors de sa visite où il a posé les jalons d’une coopération économique avec la Havane, le président français s’est entretenu avec l’ancien leader cubain.

Sans mauvais jeu de mots, on peut affirmer que la visite officielle de François Hollande à Cuba s’est soldée par un compte positif. Lundi soir, le président français s’est entretenu avec son homologue cubain, Raul Castro, deux heures durant au Palais de la Révolution, à La Havane, au terme d’une journée qui signe une nouvelle ère dans les relations franco-cubaines. Au menu de leur rencontre : les nouveaux partenariats entre la France et Cuba, le processus de normalisation des rapports entre la Grande île et les Etats-Unis, la participation du chef de l’Etat cubain au sommet Union européenne-Amérique latine qui se tiendra à Bruxelles en juin, la levée du blocus que « la France a toujours soutenue », selon l’expression de prédilection de François Hollande bien que ce choix ne date que des années 90 ou encore les droits de l’homme après sa rencontre avec le cardinal Ortega y Alamino, médiateur dans la libération de détenus politiques.

Un peu plus tôt, l’hymne de la Marseillaise a résonné  sur la célèbre place de la Révolution où les deux chefs d’Etat se sont présentés devant le monument à la gloire de José Marti, le héros de l’indépendance de Cuba. Mais le point d’orgue de ce déplacement officiel, le premier d’un président français, restera la rencontre de François Hollande avec Fidel Castro qui l’a reçu chez lui, entouré de sa famille. « Je voulais avoir ce moment d’histoire, cette histoire du monde. C’est un monsieur qui a fait l’histoire. Je sais ce qu’il a pu représenter pour les peuples y compris la France », a déclaré, par la suite, François Hollande devant les ressortissants français lors d’une réception à la résidence de France. Près d’une heure durant, les deux hommes ont essentiellement échangé sur les enjeux climatiques et environnementaux alors que Paris organise en décembre prochain la conférence mondiale sur le climat (COP 21). « Nous avons longuement parlé de l’alimentation, de l’accès à l’eau et des risques pour la planète. Il est très au fait sur toutes ces questions. Il a dit l’attente et l’attention qu’il portait à l’égard du rôle de la France » dans la perspective de la COP 21, a-t-ajouté, en précisant qu’il avait été « vraiment surpris au meilleur sens du terme » des connaissances du leader de la révolution en la matière.

Présent lors de cette rencontre, l’ancien président du Sénat, Jean-Pierre Bel, a confirmé le caractère « direct » de leurs échanges.  « Des échanges entre deux hommes forcément différents compte tenu de la personnalité de Fidel Castro. Mais les sujets qu’ils ont abordés sont convergents. Cela fait longtemps que le président Fidel Castro réfléchit aux sujets climatiques. Il regarde les choses avec distance mais avec lucidité. La façon dont il manie la dialectique est toujours aussi étonnante », a souligné cet artisan de la visite d’Hollande et de la rencontre autant souhaitée qu’inattendue pour nombre de personnalités présentes dans la délégation française. Même tonalité de satisfaction pour André Chassaigne, président du groupe d’amitié entre la France et Cuba à l’Assemblée nationale. « Nous attendions cette rencontre car elle a une dimension extrêmement symbolique. Le fait de voir le président de la république rencontrer ce dernier grand personnage du 21ème siècle est très important pour deux raisons. D’abord parce que Fidel Castro est l’un des tous premiers hommes politiques à avoir placé au premier plan les questions environnementales. Ensuite, parce que cette journée a été marquée par des engagements forts».

Sur le plan commercial, le forum économique, où était présents une trentaine de chefs d’entreprises français, s’est conclu par de nouveaux partenariats, notamment dans les domaines de la santé avec à la clé, la signature de conventions avec l’Institut Pasteur, de l’agroalimentaire, des énergies renouvelables, ou encore dans le champs académique. Lors de son allocution, François Hollande a évoqué l’épineuse question de la dette qui n’était pourtant pas prévue dans l’agenda, allant même jusqu’à parler d’un échelonnement, voire d’une éventuelle suppression partielle des cinq milliards de dollars ( sur un total de 15 milliards) réclamés à La Havane. « Cette dette est constituée à plus 80% d’intérêts donc Cuba n’a pas à les rembourser », estime André Chassaigne. Pour le député communiste, il est important de fixer comme axe prioritaire « l’accompagnement bancaire et financier ». « Peut-on tolérer qu’aucune banque ne soit en mesure d’intervenir aujourd’hui à Cuba ? Ou encore que les entreprises françaises, qui investissent à Cuba, soient obligés de s’adresser à une banque canadienne ou espagnole ? La BPI, la banque à caractère public de la France, ne veut pas, pour l’instant être partie prenante des investissements à Cuba », critique-t-il, tout en plaidant pour que la France concrétise les annonces de cette visite que François Hollande n’a cessé de qualifier d’ « historique ».

Faut-il y voir un lien de cause à effet ? Barack Obama pourrait lui aussi faire le déplacement sur la Grande île en Cuba en 2016, a annoncé hier le porte-parole de la Maison blanche. « Cuba est (décidemment) à la mode », pour reprendre l’expression du célèbre écrivain cubain, Leonardo Padura.

Cathy Ceïbe Source Humanite.fr

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