Réflexions sur le 11 janvier 2015

Emmanuel Todd « renvoie » les manifestations du 11 janvier « à un défilé anti-musulman ».

Sur quelles bases ?

Par André Burguière, historien. Ajout 15h – Lire aussi la position de M. Valls …

Emmanuel Todd nous a déjà habitués dans le passé au pire et au meilleur. Le meilleur, ce furent des analyses brillantes, conduites souvent avec Hervé Le Bras, qui rattachaient les attitudes politiques divisant la France ou d’autres pays d’Europe à des structures anthropologiques «dures». Ces traditions familiales héritées dès l’enfance que les migrants ont souvent transportées avec eux, valorisent, selon les régions, l’égalité ou l’autorité, l’autonomie précoce de l’individu ou l’immersion dans le groupe familial.

Le pire chez Todd, ce sont des survols historiques et planétaires dans lesquels il utilise les structures familiales comme ouvre-boîte universel pour expliquer les choix politiques. « Cher malade dites-moi dans quel type de famille vous avez été élevé et je vous dirais de quelle idéologie politique vous souffrez. »

Tout ceci rehaussé de populisme souverainiste, de couplets anti-européens qui l’ont fait se rapprocher parfois du Parti communiste, tendance Georges Marchais, et d’autres fois de Jacques Chirac candidat aux présidentielles: il lui avait soufflé le concept de «fracture sociale». Un concept claquant au vent comme un drapeau rouge mais qui ne fut suivi d’aucune mesure en faveur des victimes de ladite fracture.

Si l’on en juge par l’entretien au sujet de son nouveau livre, « Qui est Charlie? », qu’il vient de confier à « l’Obs », c’est le pire cette fois  qu’Emmanuel Todd nous a donné. Qu’il tienne, pour marquer sa différence, à refuser de se joindre au mouvement d’unanimisme si non d’unité nationale qui s’est manifesté le 11 janvier, qui le lui reprochera?

D’autres l’ont fait par méfiance instinctive pour les unions sacrées, qui ont souvent conduit au désastre, ou tout simplement par indépendance d’esprit. Leur choix est respectable et quand, enseignants, ils l’ont fait devant leurs élèves, je trouve lamentable que les autorités aient voulu les sanctionner.

Mais Emmanuel Todd a-t-il le droit de se draper dans la robe professorale des sciences sociales pour proclamer des idées toutes faites et des contre-vérités? Comme il invoque les pères fondateurs, il convient de lui rappeler que n’est pas Emile Durkheim ni Max Weber qui veut. N’ayant pris connaissance de son dernier livre qu’à travers ce qu’il en dit dans « l’Obs », je n’ai pas pu consulter les statistiques qu’il a produites et sur lesquelles il prétend s’appuyer. Il a consulté avant tout  les cartes des taux de participation aux manifestations «Je suis Charlie», par région, parues dans « Libération », et comme il dit avoir écrit le livre en un mois, je crains que son approche statistique ait été plutôt rapide.

On reconnaît le savoir-faire d’Emmanuel Todd pour accrocher les médias. A première vue, sa méthode ne se distingue guère du raisonnement des sciences sociales qui consiste à ne pas se contenter du discours ou de la réalité manifeste, mais de décoder, par des moyens appropriés, un sens latent.

Considérée de plus près, la démarche s’apparente à ce que Claude Levi-Strauss reprochait à certains penseurs parisiens (parmi lesquels il comptait Michel Foucault), à savoir le raisonnement paradoxal: « Vous croyez que ce mur est blanc. Eh bien vous vous trompez: je vais vous montrer qu’il est noir. »

C’est très exactement ce que veut nous dire Emmanuel Todd en nous expliquant que ce grand rassemblement qui voulait condamner la haine raciale et religieuse, était en réalité un grand geste de rejet et d’exclusion des musulmans de la communauté nationale.

LireTodd: « Le 11 janvier a été une imposture »

Tous ceux qui étaient présents au défilé du 11 janvier ont pu constater sans le secours des statistiques que les classes moyennes parisiennes y étaient particulièrement nombreuses et les classes populaires peu présentes. Est-ce la première fois ? On aurait pu faire la même remarque le 13 mai 1968, qui fut le plus grand défilé politique de la France depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et qui déclencha une vague de grèves sans précédent. Seules les grandes manifestations revendicatives encadrées par les syndicats, comme celles de 1995 contre la réforme des retraites ou les défilés du 1er mai très réussis, mobilisent plus largement les classes populaires.

Cette fois, leur défection  était d’autant plus nette que les classes populaires de la région parisienne sont aujourd’hui très souvent d’origine ou de confession musulmane. D’où la découverte du professeur Emmanuel Todd, que chacun de nous a pu faire lui-même, sans le secours de sa longue vue de sociologue et démographe: les Français musulmans n’étaient pas là. C’est vrai, ou du moins, ils étaient trop peu nombreux pour être visibles.

Faut-il s’en étonner ? Les musulmans se sont trouvés pris dans la contradiction infernale qu’ils vivent depuis les premiers attentats terroristes. S’ils se manifestent par une attitude de condamnation, on leur reproche de vouloir faire oublier ce qui relie ce terrorisme à l’islam. S’ils ne réagissent pas, on y voit la preuve d’une approbation implicite  de ce terrorisme.

Mais il faut prendre beaucoup de liberté avec la réalité pour y voir, comme le fait Todd, une preuve de plus du caractère anti-musulman de la manifestation. Tout au long du défilé, je n’ai ni surpris, ni entendu  quelqu’un d’autre dire avoir observé la moindre réaction, le moindre slogan islamophobes.

C’est peut-être pour cela que Todd est forcé dans son raisonnement, de passer à une vitesse supérieure et d’imaginer, sans avoir à le prouver, que la manifestation a été conçue comme une entreprise anti-musulmane. C’est d’abord oublier qu’elle n’a été que le prolongement, l’amplification largement orchestrée  par le gouvernement (mais un gouvernement de droite s’en serait-il privé?) d’une émotion profonde, d’une lame de fond qui a emporté la population française dès le soir de l’attentat.

A-t-on oublié que sans la moindre consigne ni organisation par un appareil politique quelconque, le soir même de l’attentat, des milliers de parisiens se sont retrouvés en silence, Place de la République ?

Que dès le lendemain et les jours suivants des rassemblements spontanés du même type pour dire « Je suis Charlie », ont eu lieu dans les principales villes d’Europe et même en Amérique latine ?

Qu’une jeune journaliste syrienne s’est fait photographier dans les zones de combat tenues par la résistance, brandissant une pancarte « Je suis Charlie »? Les huit morts de « Charlie Hebdo » ne pèsent rien à côté des cent mille morts de la guerre civile en Syrie. Mais son geste attestait le message universel de la réaction aux attaques terroristes contre « Charlie Hebdo » et la volonté de s’y associer.

Les terroristes ont tué les caricaturistes de « Charlie Hebdo » pour les punir et faire taire à travers eux la libre critique des fanatismes religieux. Ne pas réagir, c’était se taire à notre tour et accepter l’abjection de la démission, de la soumission. C’est ce qui explique, me semble-t-il, ce sursaut que tout individu épris de dignité pouvait aisément comprendre.

Allons plus loin. Que nous restions les bras croisés ou que nous protestions après les crimes de Mohamed Merah, ou après les meurtres du supermarché cacher, cela ne changera pas grand chose au rapport de force. Les crimes terroristes continueront et il faudra continuer à les combattre. Mais si nous restons silencieux après la provocation des assassins de « Charlie Hebdo », les assassins de la liberté de penser et de s’exprimer auront gagné. C’est cet enjeu qui a soudain traversé la France, le monde entier et qui  a provoqué comme une immense onde de choc, un brutal mais bref sursaut de dignité.

Il n’y donc aucune raison de sourire et encore moins de médire, comme le fait Todd, de cette soudaine envie de se sentir ensemble sans haine, sans exclusion, qui s’est emparée des Français et d’une certaine manière du monde entier, simplement pour éprouver notre commune humanité.

Le défilé du 11 janvier, dans sa force et sa beauté éphémère, m’a fait penser à la fête de Fédération du 14 juillet 1790 pour le premier anniversaire de la prise de la Bastille. Une unanimité touchante et un peu naïve, la fraternité d’un peuple tout heureux encore de vivre sa liberté nouvelle. La fête a été brève et les nuages de la discorde ont vite recouvert la Révolution. Mais le geste a existé… comme ce 11 janvier 2015 qui nous paraît déjà si lointain.

André Burguière – Le nouvel Obs – Source


 

Autre avis

Manuel Valls répond à E. Todd dans une tribune

Rarement un livre aura déclenché pareille polémique avant sa sortie. C’est que Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse (éd. Seuil) du démographe Emmanuel Todd, qui paraît aujourd’hui en kiosque, tient à la fois du pamphlet contre l’unanimisme post-attentats des 7 et 9 janvier, mais aussi de l’essai d’un chercheur censé enrichir le débat public. L’auteur, historien de renom, tente d’identifier les manifestants du 11 janvier pour donner une interprétation – si possible objective – à cet événement majeur auquel quelques 4 millions de citoyens français se sont joints.

Mais quelques formules à l’emporte-pièce – la manifestation la plus massive depuis 1945 se retrouve réduite à une “imposture”, une “hystérie collective”, un “happening européiste” – et sa conclusion selon laquelle les manifestants étaient animés par des “valeurs profondes” quiévoquaient plutôt les moments tristes de notre histoire nationale : conservatisme, égoïsme, domination, inégalité”, ont mis le feu aux poudres.

A tel point que, fait rare, le Premier ministre Manuel Valls vient de publier ce 7 mai une tribune dans Le Monde dans laquelle il répond à Emmanuel Todd et aux sceptiques qui l’accompagnent, tel Régis Debray.

Les quatre “impostures” d’Emmanuel Todd selon Manuel Valls

S’il admet dans un premier temps qu’il ne faut pas “idéaliser le mouvement”, et que la France des quartiers populaires s’est globalement abstenue de rejoindre la foule, il affirme qu’il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Aussi dénonce-t-il quatre “impostures” dans le livre de Todd.

D’une part, la manifestation du 11 janvier n’était pas dirigée contre l’islam : “Cette manifestation fut un cri lancé, avec dignité, pour la tolérance et pour la laïcité, condition de cette tolérance”, écrit le Premier ministre. “Est-ce que cela veut dire qu’il n’existe pas en France une tentative de stigmatiser les musulmans sous couvert de ‘laïcité’ ? Bien sûr que non. Ces faits existent. On ne peut pas les accepter”, nuance-t-il.

D’autre part, la liberté d’expression ne sert pas de prétexte selon lui à écraser un peu plus les “faibles”, les “discriminés”. “En l’espèce, la caricature de Mahomet est du côté de ceux subissant le poids des fondamentalismes, la violence des fanatiques qui détruisent, terrorisent, assassinent. Il y a là une inversion des valeurs, une perversion des idées qui consiste à penser que ceux qui tuent sont les faibles.”

“Résister au pessimisme ambiant”

Le Premier ministre dénonce ensuite le “concept pour le moins brumeux” de “néo-République”. “Emmanuel Todd veut voir dans le 11 janvier une confiscation idéologique par certaines catégories sociales supérieures, coupables par essence. L’historien ne prend alors plus aucune prudence avec sa discipline, au point de devenir inquiétant : c’est la France antidreyfusarde, catholique, vichyste ! N’en jetez plus !” Enfin il lui reproche une définition de la gauche qui discrimine sa frange pro-européenne.

“Le 11 janvier, la France s’est retrouvée, forte et fière. Ce souffle ne doit pas s’éteindre”, conclut Manuel Valls.

Source : lemonde.fr