Parité ou sexisme : ambiance.

Je me souviens de ce leader du parti centriste appelant ma directrice de la publication pour me traiter d’«enfoiré», mon enquête sur la gestion de la ville dont il avait la charge lui ayant déplu.

Je me souviens de l’entourage d’un président de parti de droite exerçant des pressions pour connaître la source qui m’avait informé de dysfonctionnements au sein de cette formation politique. Je me souviens d’un ministre de gauche m’assurant qu’il n’avait pas prononcé une phrase lors d’une interview que j’avais faite de lui, m’insultant après que je lui passe l’enregistrement lui prouvant le contraire, puis exigeant de mon rédacteur en chef qu’on ne publie pas son interview. Je me souviens de cette grande gueule socialiste m’agonissant de tous les mots parce que nous avions osé couper une phrase de son interview.

Ces pressions, ces rapports de force et ces coups de gueule bien réels sont le quotidien d’un journaliste politique, qu’il soit homme ou femme. En revanche, je ne me souviens pas qu’on m’ait fait des remarques sur ma manière de m’habiller. Je ne me souviens pas d’avoir fait l’objet d’avances de la part d’un homme ou d’une femme politique. Je ne me souviens pas de sous-entendus sur ma sexualité. Je ne me souviens pas de gestes ou de remarques déplacés. Je ne me souviens pas d’invitations tendancieuses. Je ne me souviens pas de coups de fil intempestifs, voire nocturnes. Je ne m’en souviens pas parce que je suis un homme et que, simplement par la nature de mon sexe, j’en suis préservé.

Carzon David, Libération – Source

Juillet 2012, à l’Assemblée nationale. Des députés huent Cécile Duflot et sa robe à fleurs. L’un d’eux apostrophe la ministre d’un vigoureux : «Enlève les boutons !» Juin 2013, à l’Assemblée nationale. Hugues Foucault, maire d’une commune de l’Indre, commente sur Twitter les débats d’un émoustillé «NVB [Najat Vallaud-Belkacem, ndlr] suce son stylo très érotiquement #QAG #DirectAN», avant de présenter ses excuses.

Octobre 2013, à l’Assemblée nationale. Le député UMP Philippe Le Ray imite le caquètement d’une poule quand la députée écologiste Véronique Massonneau prend la parole. Moquées, réduites à des objets sexuels, huées, dénigrées… Bon nombre de femmes politiques affrontent elle aussi des débordements misogynes.

Quatre ans presque jour pour jour après la déflagration de l’affaire DSK et son florilège de dérapages (le célèbre «troussage de domestique» de Jean-François Kahn en tête), rien n’aurait donc changé ? Pas tout à fait, selon la chercheuse au CNRS Laure Bereni (1) : «Les comportements sexistes n’ont pas véritablement disparu, mais ils sont devenus contestables publiquement, explique-t-elle. L’affaire DSK a généré des prises de paroles féministes auxquelles ces hommes ne s’attendaient absolument pas.»

Ecoiffier Matthieu, Libération – Source

Au tournant des années 70, la cofondatrice et rédactrice en chef de l’Express, première femme à diriger un grand hebdomadaire généraliste, avait mis le pied à l’étrier d’une flopée de ses jeunes et belles congénères. Entre cliché machiste et efficacité éditoriale, Françoise Giroud était alors persuadée que les hommes politiques se dévoileraient plus facilement face à des femmes. Quarante ans plus tard, nous, la génération de femmes journalistes chargées de couvrir la politique française sous les présidences Sarkozy et Hollande, vivons au quotidien cette ambiguïté, souvent entretenue par les hommes politiques.

Aux «Quatre-Colonnes», la petite salle où circulent députés et bons mots au cœur de l’Assemblée nationale, c’est un député qui nous accueille par un sonore : «Ah mais vous faites le tapin, vous attendez le client.» Ou un autre qui nous passe la main dans les cheveux en se réjouissant du retour du printemps. Au Sénat, c’est un parlementaire qui déplore que nous portions un col roulé et pas un décolleté.

C’est un candidat à la primaire face à une grappe de micros masculins qui décide de nous répondre un jour d’été «parce que, elle, elle porte une jolie robe». C’est aussi l’étoile montante d’un parti qui insiste pour nous voir le soir, hors des lieux et des horaires du pouvoir. Dans le huis clos d’un bureau de député, c’est un élu dont les avances ne s’arrêteront qu’avec la menace d’une main courante pour harcèlement.

A bord d’un avion pendant la dernière campagne présidentielle, c’est un porte-parole qui nous prend en photo pendant notre sommeil avant de partager le cliché avec le reste de l’équipe. Ou, dans une voiture où cohabitent militants et journalistes, un poids lourd politique qui nous propose d’interrompre le reportage et de filer à l’hôtel. Pour rire bien sûr.

Dans une usine visitée au pas de course, c’est un ministre qui s’amuse de nous voir porter des chasubles bleues réglementaires et glisse que «ce serait mieux si vous n’aviez rien en dessous». Ou un conseiller ministériel qui demande, au retour des vacances, si nous sommes «bronzée vraiment partout».

Sous les dorures du jardin d’hiver de l’Elysée, c’est un membre du gouvernement qui fixe intensément le carnet posé sur nos genoux en pleine conférence de presse présidentielle. Jusqu’à ce que l’on réalise que, ce jour-là, nous portions une robe. C’est un ancien conseiller de l’Elysée qui offre de nous entretenir, faisant miroiter grands hôtels, practices de golf et conférences internationales, au nom de notre «collaboration» passée.

A table, c’est un ministre qui plaisante avec nos collègues hommes sur les ambitions des uns et des autres «le matin en se rasant» avant de se tourner vers nous : «Et vous, vous rêvez de moi la nuit ?» C’est un ami du président qui juge les journalistes «d’autant plus intéressantes qu’elles ont un bon tour de poitrine» ou un ministre qui, nous voyant penchée pour ramasser un stylo, ne peut retenir sa main en murmurant «ah mais qu’est-ce que vous me montrez là ?». Et puisque la «personnalité» qu’il était chargé de protéger ose tout, c’est le garde du corps d’un ancien ministre qui récupère notre numéro de portable pour tenter sa chance à son tour.

Il y a aussi les soupirs condescendants qui accompagnent nos interrogations en conférence de presse : «Ça, c’est bien une question de fille.» Les textos – classiques, récurrents, insistants – nous mettant le marché en main : «Une info, un apéro.» Quand ce ne sont pas des invitations à dîner à répétition, si possible le samedi soir. Autant de démarches qui relèvent de «l’humeur badine», de «l’humour potache» ou de «l’art de la séduction à la française».

Selon leurs auteurs. A la question «s’il ne fallait retenir qu’un moment de votre première année parlementaire, ce serait lequel», c’est un député qui répond dans la minute «quand vous m’avez proposé un déjeuner». Avant de battre aussi rapidement en retraite : «OK je sors.» Car certains, souvent les plus jeunes, s’excusent de tomber dans les travers de leurs aînés. Une histoire de génération et, peut-être, de mères féministes.

Cécile Amar («le JDD») Carine Bécard (France Inter) Hélène Bekmezian («le Monde») Anne Bourse (France 3) Lenaïg Bredoux (Mediapart) Laure Bretton («Libération») Déborah Claude (AFP) Laure Equy («Libération») Charlotte Gauthier (Radio Classique) Mariana Grépinet («Paris-Match») Christine Moncla (France Culture) Gaétane Morin («le Parisien Magazine») Véronique Rigolet (RFI) Annabel Roger (RMC) Audrey Salor («l’Obs») Nathalie Schuck («le Parisien») avec le soutien de Ruth Elkrief et au nom d’un collectif de 24 autres journalistes représentant 13 autres médias Source

Ni naïves ni caricaturales, nous savons que notre métier implique de construire une proximité et un lien de confiance avec nos sources. Mais force est de constater que nous ne le faisons pas tout à fait comme nos camarades masculins, intégrant les contraintes du sexisme ambiant : pas de tête-à-tête ou le moins possible, des tenues passe-partout et une vigilance permanente pour conserver le vouvoiement afin de maintenir ainsi la bonne distance entre un journaliste et son sujet.


La parité, mon œil, au quotidien la parité n’existe pas. De là à concevoir la vie professionnelle comme un ring où la séduction est un enjeu carriériste, si ce n’est heureusement pas le cas de la majorité des humains ; cela est une évidence pour certaines, certains. C’est une vieille chanson … la bible … la pomme, le serpent ! MC


 La réponse provocante de “Causeur” à la tribune des femmes journalistes touchées par le harcèlement de certains politiques a fait réagir sur les réseaux sociaux.

Le magazine Causeur, “salon de réflexions” autoproclamé, dont la ligne éditoriale est résumée dans son slogan, “surtout si vous n’êtes pas d’accord”, a créé une fois de plus la controverse mercredi 6 mai. En cause, un article paru sur son site et signé Pascal Bories. Dans cette “tribune”, l’auteur vise le manifeste publié par Libération en début de semaine dénonçant le harcèlement dont sont victimes les femmes journalistes par certains hommes politiques.

Répartie machiste autosatisfaite

Intitulé “Nous hommes journalistes, harcelés…” (et surtout sous-titré “Pourvu que ça dure !”), l’article de Pascal Bories est une sorte de droit de réponse en forme de répartie machiste autosatisfaite. Le journaliste s’attaque tout d’abord au manifeste en essayant de démonter certains exemples de harcèlement donnés par des journalistes femmes :

Dans la gazette du Marais, nos malheureuses consœurs égrènent les exemples les plus insoutenables du « paternalisme lubrique » qui les afflige. Attention les yeux : « C’est un membre du gouvernement qui fixe intensément le carnet posé sur nos genoux en pleine conférence de presse présidentielle. Jusqu’à ce que l’on réalise que, ce jour-là, nous portions une robe. » Oh my God ! Ou encore plus trash : « A la question “s’il ne fallait retenir qu’un moment de votre première année parlementaire, ce serait lequel ?” c’est un député qui répond dans la minute “quand vous m’avez proposé un déjeuner” » Odieux ! Et ce n’est pas tout, il y a aussi les abjectes propositions faites par texto, telles que l’ignoble : « Une info, un apéro. » Bref, rien que du très, très lourd.

Avant d’enchaîner sur l’ironique “harcèlement” subi par les journalistes hommes, qui se caractérise surtout dans son cas par des sextos et des propositions indécentes :

“Les copines ont raison, le harcèlement touche violemment les journalistes. Mais elles en oublient la moitié, qui ne songeraient pas une seconde à se plaindre des « habitudes machistes, symboles de la ringardise citoyenne et politique » d’hommes « hétérosexuels plutôt sexagénaires ». Le harcèlement, c’est aussi cette étudiante, avec qui on accepte un déjeuner, et qui nous envoie un texto dans la foulée : « Tu n’es pas très joueur… » Puis qui nous fait un strip-tease torride par webcam interposée pour s’assurer d’être prise en stage. Une fois embauchée, pour être certaine que son travail soit apprécié, elle attendra qu’on soit seuls dans les bureaux, le soir, pour nous proposer une gâterie sur mesure.”

“L’égalité, c’est toujours une bataille idéologique”

Sur Twitter, l’article a provoqué une indignation immédiate, de la part de journalistes ou d’autres :

#Causeur dans toute sa splendeur (et sa beauferie) RT @causeur Nous hommes journalistes harcelés. Pourvu que ça dure! http://t.co/0OEDmEIfD7

— Philippe Brochen (@PhilippeBrochen) 7 Mai 2015

Ce qui est bien avec Causeur, c’est qu’on n’est jamais déçu par l’ampleur de leur bêtise http://t.co/Tf0t70XC55 (via @CamilleRevel)

— Fred (@zefede) 6 Mai 2015

Du côté des concernées, on accorde peu d’intérêt aux propos de Pascal Bories et de Causeur. Cécile Daumas, en charge des pages Idées à Libération et une des journalistes à l’origine du manifeste “Bas les pattes”, n’est, elle, pas rancunière envers le magazine. Pour elle, cet article fait partie du débat :

Causeur, on est habitués. Ils défendent ça, c’est leur problème. Ils sont dans leur rôle, on est dans le notre. L’égalité, c’est toujours une bataille idéologique, ça ne fait pas consensus. Certains hommes veulent garder une inégalité et une attitude sexiste mais on a eu par ailleurs plein de réactions de gens qui ont trouvé ce manifeste formidable car juste et courageux. En ce qui concerne les réactions négatives, il y a eu des commentaires sur les réseaux sociaux mais on est habitués. Par contre on a vu aussi plein d’hommes politiques qui avaient des mines déconfites.”

Adrien Franque – Les Inrocks Source