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En choisissant de rebaptiser le parti qu’il préside «Les Républicains», Nicolas Sarkozy entend piéger la gauche et le FN. Grâce à cette acception qu’il juge «sacrée» – et donc inattaquable –, le patron de l’opposition s’offre surtout l’occasion de justifier ses positions les plus controversées sur l’islam et de donner un cadre à son obsession identitaire.

Il voulait rassembler. Il divise encore. En choisissant de rebaptiser le parti qu’il préside “Les Républicains”, Nicolas Sarkozy n’a pas seulement irrité la majorité qui dénonce une « captation d’héritage ». Il a également plongé une partie de son propre camp dans un abîme de perplexité. Si les militants adoptent ce nouveau nom lors du congrès (re)fondateur qui se tiendra le 30 mai à Paris, tous les élus UMP deviendront des “Républicains”. Est-ce à dire que ceux qui appartiennent à d’autres partis ne le seront pas ? interroge le député juppéiste Édouard Philippe dans les colonnes du Figaro. C’est là toute la question.

Henri Guaino balaie rapidement cette question. « La République n’est pas un bien commun, tranche-t-il. Le seul sens qui appartienne à tout le monde, c’est qu’elle est contraire à la monarchie. » Pour le reste, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Élysée est catégorique. « Oui, il y a des élus moins attachés au modèle républicain. La réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem, par exemple, n’est pas républicaine », explique-t-il, dans la lignée de son mentor qui soutenait déjà en novembre dernier que « l’égalitarisme, le nivellement, le refus des classements, des notes, c’est le contraire absolu de l’idéal républicain ».

Pour le député des Yvelines, « la République ne juge pas les grandes questions politiques à l’aune des clivages droite/gauche ». La preuve, « monsieur Chevènement est républicain ! ». D’ailleurs, lorsque nous l’interrogeons sur le sujet, Henri Guaino n’hésite pas à égratigner certains de ses collègues parlementaires de droite. « Les députés UMP qui ont voté pour ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires [ils sont 40, dont Christian Estrosi ; 15 se sont abstenus, dont Laurent Wauquiez – ndlr] ne sont pas républicains. Mais chacun s’arrange comme il veut avec sa conscience. » Les soutiens de Nicolas Sarkozy n’ont donc aucun problème de conscience.

« Manuel Valls donne des leçons de morale toute la journée, indique le député et maire de Tourcoing Gérald Darmanin. Nous n’avons aucun compte à rendre sur le choix de notre nom. » Un choix que valide également le directeur général de l’UMP, Frédéric Péchenard, qui nous confie être agréablement surpris par les débats qu’il suscite. Quant au trésorier de la rue de Vaugirard Daniel Fasquelle, qui a mis de côté quelque 600 000 euros pour le baptême des “Républicains” et l’organisation du congrès fondateur, il se dit lui aussi ravi de ce nouveau nom qui cumule le double avantage de « réaffirmer les valeurs de l’UMP » tout en faisant parler ses adversaires.

Une belle opération de com’, en somme.

Mais au-delà du « coup publicitaire » que représente le changement de nom de l’UMP, Henri Guaino insiste sur la nécessité de l’accompagner d’un « contenu » afin de « redonner une identité à cette famille politique » autour de « fondamentaux qui sont actuellement remis en cause ». Parmi eux, il distingue notamment le refus du multiculturalisme et de l’État minimum, ainsi que le rétablissement de l’ordre et de l’autorité, deux des axiomes que la pensée de droite, telle que la définit l’anthropologue Emmanuel Terray, a transformés en marqueurs politiques. « L’ordre et l’autorité ne sont pas des mantras de la droite, cela traverse tous les mouvements », plaide Henri Guaino. Et ce n’est pas Manuel Valls qui le contredira, lui qui ne cesse de répéter que « la France a besoin d’autorité ».

Pour le premier ministre, le choix des “Républicains” est bel et bien piégeur puisqu’il le met face à ses propres contradictions. « Au lieu de critiquer notre nom, le PS ferait mieux de se demander s’il est encore socialiste », s’amuse Darmanin. Une de “Libération”, le 25 avril 2012.Une de “Libération”, le 25 avril 2012. Avec ce nouveau nom, Nicolas Sarkozy souhaite également prendre de court le Front national en cassant le sigle “UMPS” et en renvoyant le parti de Marine Le Pen dans le camp des “antirépublicains”. Celle dont il disait en avril 2012 qu’elle était « compatible avec la République » ne le serait donc plus ? La question agace Henri Guaino. « Le FN n’est pas un parti illégal que je sache ? Il est donc compatible avec le régime républicain. Mais son programme n’est pas républicain au niveau du système des valeurs. » La République comme programme. Oui, mais que met-on dedans ?

À droite, la réponse est loin de faire consensus. « La République n’est pas libérale ni interventionniste, ni “discrimination positive”, souligne Rudolph Granier, le président de l’Union des jeunes pour le progrès (UJP), le mouvement des jeunes gaullistes. On ne peut pas la périmétrer à des constituantes programmatiques. » C’est pourtant bien ce qu’a décidé de faire Nicolas Sarkozy dès novembre 2014, en pleine campagne pour la présidence de l’UMP. Dans l’un des discours clés de sa reconquête du parti – le seul signé Guaino –, l’ex-chef de l’État s’était employé à conjuguer la République à ses marottes.

Aussi apprenait-on pêle-mêle que l’assistanat, les accompagnatrices voilées des sorties scolaires, le regroupement familial, l’intégration, les corps intermédiaires ou encore la justice « qui fait la guerre au pouvoir politique », étaient autant d’entraves au « miracle de la République », qu’il distinguait de la démocratie qui, elle, les accepte sans condition. « Je veux une République irréprochable » Nombreux sont ceux à avoir perçu dans la dichotomie sarkozyste République/démocratie une forme d’américanisation, venant confirmer la fascination légendaire qu’entretient l’ex-chef de l’État pour tout ce qui vient d’outre-Atlantique.

Marine Le Pen n’a d’ailleurs pas tardé à moquer le choix du nom “Les Républicains” « qui consiste, selon elle, à se calquer sur le modèle politique américain ». « Je ne comprends absolument pas, sauf s’il s’agit de répondre à une sorte de fascination puérile de monsieur Sarkozy qui, probablement aime les Indiens, les cow-boys, les cheeseburgers et les Nike », a-t-elle déclaré au Figaro, avant d’ajouter : « Honnêtement, cela me semble vraiment très éloigné de l’exception culturelle française. »

La présidente du FN se trompe.

Car le débat est profondément français et il ne date pas d’hier. Il a été posé dès 1989 par Régis Debray à la suite de la première affaire liée au foulard. « Êtes-vous démocrate ou républicain ? » s’était interrogé le philosophe dans Le Nouvel Observateur pour tenter d’analyser les ressorts de l’affaire du collège de Creil (Oise), d’où trois jeunes élèves musulmanes avaient été exclues parce qu’elles étaient voilées. « Une république se fait d’abord avec des républicains, en esprit. Une démocratie peut fonctionner selon la lettre, dans une relative indifférence, en se confiant à la froide objectivité de textes juridiques », écrivait-il alors.

Henri Guaino ne cache pas s’être inspiré de ce texte pour inspirer à son tour Nicolas Sarkozy. Depuis lors, le patron de l’opposition a fait sien le distinguo de Debray pour justifier ses positions les plus controversées.

Le voile à l’université ? Une affaire de République. Les repas de substitution ? Idem.

« La République, c’est la laïcité, et la laïcité ne peut pas souffrir d’exceptions, a-t-il martelé sur RTL, fin mars. Nous ne sommes pas simplement une démocratie, nous sommes une République et la laïcité est un des fondements du temple républicain. » Un comble lorsqu’on se souvient du discours de Latran prononcé en 2007 par un Sarkozy soulignant la supériorité du prêtre et du pasteur sur l’instituteur.

L’ex-chef de l’État fait de la politique, pas de la philosophie. Une petite décennie de débats sur l’islam plus tard, sa vision « positive » de la laïcité, et a fortiori de la République, a subi de nombreuses inflexions. Dans sa bouche, la question républicaine est le plus souvent réduite à celle de l’identité française, telle qu’il la conçoit depuis toujours : une France tournée vers ses « racines chrétiennes », dans laquelle les autres religions, l’islam en l’occurrence, peuvent s’inscrire à condition de s’organiser autour de ce patrimoine national. Nicolas Sarkozy l’a d’ailleurs confié à quelques-uns de ses proches, réunis en commission exécutive début avril, pour justifier son choix de rebaptiser l’UMP “Les Républicains” : « C’est un mot qui fédère largement. […] Quand j’étais président de la République, je n’aurais pas dû parler d’identité nationale mais dire que je voulais défendre les valeurs de la République. »

En l’espace de trente ans, la pensée de Debray a été récupérée, politisée, arrangée. Imbibée de question identitaire, elle s’est transformée en bouclier politique face à de supposés ennemis qui tenteraient d’assiéger la “forteresse France”. De concept philosophique, la République s’est transformée en prétexte bien pratique. Pratique parce qu’inattaquable. Inattaquable parce que « sacré », selon les propres mots de Nicolas Sarkozy. Le patron de l’opposition a également décidé de changer le nom de l’UMP en raison du « calendrier judiciaire » qu’il se dit contraint de gérer depuis l’affaire Bygmalion. Il ne s’en est d’ailleurs pas caché. Et a même profité de l’occasion pour attaquer Jean-François Copé sur ce point, semblant presque oublier que les fausses factures émises par la désormais célèbre société de communication ont permis de payer secrètement le dépassement de son compte de campagne présidentielle en 2012. Une fois encore, la République a bon dos. Cette République que Sarkozy souhaitait « irréprochable » en janvier 2007 et qui s’est transformée, au fil des dernières années et des dossiers d’instruction, en un système politico-financier d’une rare ampleur sous la Ve… République. Conseillers, collaborateurs, ministres, amis, magistrats, grands flics, hommes d’affaires…

Selon un décompte de Médiapart, vingt-cinq proches de l’ex-chef de l’État sont aujourd’hui dans les filets de la justice pour des soupçons de délits financiers. Le patron de l’opposition l’affirmait lui-même en novembre dernier : « La République, c’est une morale. Une morale de l’homme et du citoyen. » D’ici un mois, tous les élus UMP, de Patrick Balkany à Nathalie Kosciusko-Morizet, en passant par Nadine Morano et Bruno Le Maire, seront les tenants de cette morale républicaine. Du moins, sémantiquement.

Salvi Ellen, Médiapart – Source