Confessions d’un francophile.

Oui la France pourrait aller mieux. Oui les Français se plaignent tout le temps. Mais qu’on le veuille ou non, rien ne vaut le printemps à Paris et les bonnes manières de vivre des Français, écrit ce chroniqueur du New York Times.

Je viens de lire un énième texte sur le déclin et le malaise de la France. Ma première réaction : la barbe ! Comme je l’ai déjà dit, le malaise est à la France ce que la famille royale est à la Grande-Bretagne : un état chronique sur le dos duquel vivent chacun de ces peuples.

Il y a dix-huit ans, alors correspondant à Paris, j’écrivais : “La France est perdue dans le doute et l’introspection. Elle est envahie par ce sentiment que les emplois – mais aussi le pouvoir, les richesses, les idées et l’identité nationale elle-même – sont en train de migrer, définitivement et à une vitesse désarmante, pour laisser une grandeur éteinte sur les rives de la Seine.” Eh bien, près de vingt ans plus tard, la France est toujours là, et les jérémiades qui vont avec aussi. Mais attention de ne pas confondre la grogne, dans son incarnation française, avec le malheur. Ce serait par trop prosaïque, quasiment anglo-saxon.

Bavardage vain

La France est têtue. La France est une idée, après tout. Une idée se définit contre quelque chose. La France n’a guère d’autre choix que de se définir contre le monde anglophone qui se rue sur l’argent quand les autres réconforts abondent. C’est l’épicurien français Brillat-Savarin qui notait : “J’ai tiré la conséquence que les limites du plaisir ne sont encore ni connues ni posées.”

Peut-être est-ce la perfection de Paris en ces premiers jours de printemps qui fait que tout ce bavardage sur la morosité semble vain – la douce brise, le grand ciel bleu sur les rives de la Seine, les ponts bas posés sur leurs fins piliers, le silence du petit matin (suffisamment enveloppant pour que les pas d’une femme en talons sur le trottoir soient audibles), le lent réveil de la ville, les lignes d’un toit de zinc, les arbres écimés à l’horizontale le long des allées de gravier des Tuileries, les ombres gravées à l’eau- forte sur la pierre de taille, les rues qui vous appellent et les boulevards qui vous ravissent. Si c’est là la grandeur éteinte d’une puissance qui se meurt, je suis preneur !

Non, les serveurs français ne sont pas arrogants

Il est des lieux que l’on connaît à un âge influençable et qui ne vous quittent jamais. Il y a quarante ans, étudiant, je vivais dans un minuscule appartement du bas de la rue Mouffetard. J’étudiais le français et donnais des cours d’anglais trois fois par semaine dans un lycée de la banlieue sud de Paris, surtout connue pour sa prison.

Je rentrais en début de soirée et me promenais autour du marché – les maquereaux luisant sur leur lit de glace, les endives charnues, les rangs serrés d’aubergines, les voix rauques vous bradant la dernière sardine argentée pour des clopinettes, la fumée âcre d’une Gauloise dans l’air hivernal. Paris était une libération loin de la Grande-Bretagne corsetée. Une petite fenêtre sur la ville suffisait.

Mon séjour parisien prit fin dans la fournaise de l’été 1976. Les fontaines de la ville étaient asséchées. Les gens s’asseyaient hébétés sur les bancs des parcs, le regard dans le vide. Les bouteilles d’eau manquaient. La ville était aussi romantique qu’une zone de guerre. Les retraités mourraient sous les toits de zinc, dans leurs petites chambres de bonne sans air. Personne ne savait. Les feuilles desséchées des platanes pendillaient immobiles.

Depuis, bien sûr, la Grande-Bretagne a fait des pas de géant : elle a fait sa révolution Thatcher, elle s’est débarrassée de son corset et Londres est devenue la ville globale par excellence*, pendant que Paris s’est contenté de polir sa beauté. La France se renfrogne dans sa défiance de la modernité mondiale. Ainsi soit-il !

Quelque chose d’essentiel

Rares sont les pays qui auraient réagi au crash du vol Germanwings [150 personnes ont trouvé la mort dans les Alpes françaises le 24 mars 2015] aussi rapidement, avec une telle rigueur et une telle transparence. En regardant Brice Robin, le procureur de la République de Marseille, je me suis dit que le service public en France offrait de grandes carrières qui attirent quantité de têtes les mieux faites du pays. Le service public n’est pas qu’un deuxième choix qui vient après le lucratif secteur privé.

Une fois encore, la police – applaudie par les foules de gauche lors de l’immense manifestation [le 11 janvier 2015] qui a suivi les attentats contre Charlie Hebdo – a fait preuve d’un professionnalisme éclatant. Le président François Hollande s’est montré calme et mesuré, sa réaction appropriée à chaque moment.

Après les attentats, la France reste calme dans la tempête

La France est un pays qui fonctionne. Qui pourrait fonctionner mieux. Mais qui fonctionne à sa manière. Et s’il fonctionnait mieux selon les critères du monde anglo-saxon, il perdrait aussi quelque chose d’essentiel de sa manière de fonctionner.

En septembre, j’ai écrit un texte sur le projet de vendre la maison que je possédais depuis vingt ans dans un village de France et sur l’agent immobilier qui m’a répondu ainsi : “Monsieur, vous ne pouvez pas la vendre. C’est la maison d’une famille. On le sent dès qu’on y met les pieds. On le sent en voyant les murs. On le sent dans toutes les pièces. On le sent dans sa chair. C’est une maison que vous devez garder pour vos enfants. Je vous aiderai si vous insistez, mais je vous déconseille de vendre.” 

On m’a souvent demandé depuis ce qui était arrivé à cette maison. Je l’ai vendue. Et l’agent immobilier avait raison, c’était une erreur. Le monde a besoin d’agents immobiliers qui vous disent de ne pas vendre votre maison. Mais on ne les trouve qu’en France.

Roger Cohen – Courrier int. Source